Critique de livre

Critique d’Ask For It

Un guide pragmatique pour préparer des négociations collaboratives lorsque les attentes liées au genre influencent qui formule une demande et de quelle manière.

Auteur
Linda Babcock and Sara Laschever
Première publication
2008
Couverture de Ask For It
Couverture fournie par Open Library ; l'illustration de l'édition peut différer du texte critiqué.
Voir la source https://openlibrary.org/works/OL13414278W

Critique d’Ask For It : la préparation compte plus que l’assurance affichée

Cette critique d’Ask For It défend l’idée que le principal mérite de Linda Babcock et Sara Laschever ne consiste pas simplement à encourager les femmes à prendre la parole. L’apport le plus durable du livre est de transformer une demande difficile en une suite de décisions : déterminer ce que l’on veut réellement, comprendre ce qui renforce sa position, choisir une approche adaptée à la situation et se préparer aux réactions possibles. Cette progression rend la négociation moins mystérieuse, sans prétendre que la confiance en soi suffirait à effacer les inégalités.

Publié en 2008, Ask For It prolonge les travaux antérieurs des autrices sur le genre et l’initiative en matière de négociation. L’accent est ici mis sur la pratique. Elles abordent des demandes qui vont de la rémunération et de la promotion aux missions professionnelles et au partage des tâches domestiques. Elles privilégient une démarche collaborative de résolution de problèmes plutôt qu’un duel dont une personne devrait sortir victorieuse et l’autre vaincue. Cette thèse séduit parce qu’elle associe capacité d’agir et préparation : il importe de demander, mais une demande efficace suppose de connaître son objectif, ses solutions de rechange, les intérêts de l’autre partie et le contexte social.

Le livre trouve naturellement sa place dans la catégorie Business et développement personnel, sans pour autant constituer un manuel général de management. Il s’adresse à la personne qui pressent que l’attente d’une reconnaissance ou d’une récompense devient coûteuse et qui souhaite disposer d’une méthode reproductible pour engager la conversation. Les chapitres les plus solides, tels qu’ils apparaissent à travers le programme en quatre étapes, reconnaissent que la négociation commence bien avant que quiconque avance un chiffre ou présente une proposition. Elle débute par un travail plus exigeant : décider ce qui représenterait une amélioration véritable.

Cette orientation pratique marque aussi la limite de l’ouvrage. Un guide peut aider une personne à se préparer et à agir, mais il ne garantit pas que son interlocuteur se montrera équitable. Il ne peut pas davantage remplacer des politiques internes qui rendent visibles la rémunération, les perspectives et la charge de travail. À condition de garder cette limite à l’esprit, Ask For It offre une boîte à outils utile, non une théorie complète de l’égalité entre les genres.

Un cadre en quatre étapes qui respecte le bon ordre

L’éditeur présente Ask For It comme un programme en quatre étapes. Le parcours part de la reconnaissance de ce que l’on veut et mérite, passe par le renforcement de sa position et le choix d’une stratégie, puis aboutit à la gestion des réactions et des émotions. L’ordre a son importance. Nombre de guides de négociation peu convaincants commencent par les phrases à prononcer face à l’autre partie ; Babcock et Laschever remontent plus en amont, au moment où il faut définir sa demande et déterminer dans quelle mesure elle compte.

Cette première étape est plus difficile qu’il n’y paraît. Il est impossible de négocier clairement si l’on considère chaque désir comme une source de gêne ou tout arrangement existant comme immuable. L’invitation du livre à imaginer d’autres possibilités ne relève donc pas d’un encouragement décoratif. Elle élargit le champ des accords envisageables. Une demande d’augmentation peut ainsi faire apparaître des questions de périmètre, d’intitulé de poste, de ressources, de souplesse ou de calendrier d’évolution. Un différend domestique peut devenir une discussion sur la répartition des responsabilités et les attentes, plutôt qu’un appel ponctuel à l’aide.

La deuxième étape, consacrée au renforcement du pouvoir de négociation, apporte au dispositif le réalisme dont il a besoin. Le pouvoir ne se confond pas avec l’agressivité. Il peut provenir de solutions de rechange crédibles, d’informations, d’une expertise, du choix du moment, d’alliés ou d’une démonstration claire de la valeur apportée. En invitant le lectorat à étudier ses leviers avant de proposer un accord, le livre l’éloigne de deux écueils : croire qu’il ne possède aucun pouvoir ou confondre son désir avec un droit acquis à un résultat précis.

La stratégie devient alors contextuelle plutôt que théâtrale. Un ton coopératif peut ouvrir des possibilités qu’une menace condamnerait, mais collaborer ne signifie pas renoncer à sa demande. Il s’agit de considérer les contraintes et les intérêts de l’autre partie comme des informations susceptibles d’aider à façonner un accord. Les personnes qui souhaitent approfondir la négociation fondée sur les intérêts peuvent rapprocher cette méthode de Comment réussir une négociation. Ce recoupement est éclairant : dans les deux approches, la négociation devient plus intelligible dès lors que l’on ne confond pas les positions affichées avec les besoins sous-jacents.

Enfin, l’attention accordée aux réactions et aux émotions rappelle qu’une négociation est un événement social. L’anxiété, une attitude défensive, la déception et la surprise peuvent modifier ce que chacun entend et la manière dont il répond. Se préparer à ces réactions est plus crédible que de conseiller de ne rien craindre. L’objectif n’est pas de supprimer le malaise, mais d’éviter qu’il dicte toutes les décisions prises dans la pièce.

Son grand atout : une défense méthodique de ses intérêts

La principale qualité du livre tient à la manière dont il associe la permission d’agir à une méthode. Les conseils adressés aux femmes peuvent vite se réduire à l’injonction d’avoir davantage confiance en soi, comme si la confiance était un interrupteur et l’inégalité un problème de personnalité. Ask For It est bien meilleur lorsqu’il traite la défense de ses intérêts comme une pratique qui se prépare, s’exerce et se corrige. L’action devient concrète, sans nier l’importance du contexte.

Son approche collaborative est particulièrement précieuse. On imagine souvent la négociation comme un combat, représentation qui peut rebuter quiconque refuse de réduire une relation à des vainqueurs et des vaincus. Babcock et Laschever insistent au contraire sur des accords qui prennent en compte les intérêts des deux parties. Tous les conflits ne deviennent pas harmonieux pour autant. Cette approche propose néanmoins un modèle plus réaliste pour les entreprises et les familles, où les personnes concernées continuent souvent de se côtoyer une fois la question immédiate réglée.

La méthode favorise également la précision. Une vague envie d’être apprécié ne peut être ni évaluée ni négociée. Une demande définie le peut. Dès que la personne précise le résultat visé, les solutions de rechange possibles et les éléments pertinents, la conversation dépend moins de son éloquence spontanée. La préparation fournit une structure à laquelle revenir lorsque la nervosité ou la résistance détourne l’attention de l’objectif.

C’est pourquoi le livre donne le meilleur de lui-même lorsqu’on l’utilise dans l’esprit d’un cahier d’exercices, même sans remplir chacun d’eux à la lettre. Ses conseils deviennent utiles dès qu’on les applique à une décision réelle : une nouvelle mission, une répartition du travail, l’accès à une formation, un changement d’horaires ou une discussion salariale. Une lecture passive peut encourager ; la valeur véritable du cadre tient toutefois à l’obligation de faire des choix avant le rendez-vous.

Les personnes qui préfèrent un texte plus analytique sur la négociation trouveront une piste complémentaire dans The Art and Science of Negotiation. Ask For It cherche plus directement à aider le lectorat à prendre l’initiative d’une demande ; la comparaison permet de distinguer ce déclencheur pratique d’une étude plus vaste des comportements de négociation.

Une analyse du genre essentielle, mais insuffisante

L’attention que les autrices portent aux femmes ne constitue pas un simple argument commercial. Les travaux universitaires de Linda Babcock ont étudié les différences entre les genres face à l’initiative de négocier ainsi que les conditions sociales qui influencent ces décisions, tandis que Sara Laschever apporte son expérience d’autrice et d’intervieweuse. Le livre part du principe qu’on ne peut réduire le fait de demander à une préférence individuelle, car les attentes apprises en matière de droits, de sympathie, d’ambition et de risque diffèrent selon les personnes.

Il s’agit d’un correctif important aux conseils qui se veulent universels. Un même comportement peut être interprété différemment selon la personne qui l’adopte et le milieu dans lequel il se manifeste. Une même demande pourra sembler témoigner d’une juste ambition chez une personne salariée, mais paraître perturbatrice ou ingrate lorsqu’elle vient d’une autre. Ask For It se montre particulièrement lucide lorsqu’il reconnaît cette friction sociale et aide à la prendre en compte, au lieu de promettre qu’une formule énergique sera toujours récompensée.

Un guide de stratégie individuelle se heurte néanmoins à un problème structurel. Si les femmes doivent redoubler d’efforts pour rendre acceptable une demande identique, une meilleure technique peut améliorer certains résultats tout en laissant intacte la norme inégalitaire. Le poids de l’adaptation continue de reposer sur la personne exposée au biais. Le livre peut aider à composer avec cette réalité, mais il appartient aux organisations de réduire les décisions discrétionnaires arbitraires, de publier leurs critères, d’examiner la répartition des ressources et de veiller à ce que l’accès aux possibilités ne dépende pas entièrement de la personne qui se sent le plus en sécurité à l’idée de demander.

Le cadre de 2008 accuse aussi son âge. L’ouvrage parle des femmes comme d’un vaste ensemble, approche utile à sa démonstration mais incapable de rendre pleinement compte des effets de l’origine raciale, de la classe sociale, du handicap, de la sexualité, de l’ancienneté, du statut migratoire ou de la précarité professionnelle sur le pouvoir de négociation. Le lectorat contemporain gagnera à considérer le prisme du genre comme un niveau d’analyse parmi d’autres, et non comme une prédiction universelle sur chaque femme ou une règle binaire applicable à toute négociation.

Cette limite n’annule pas la valeur du cadre. Elle précise son bon usage : une aide à la décision dans des conditions imparfaites, associée à une lecture critique de ces conditions elles-mêmes.

Précautions dans les situations inégales ou à forts enjeux

L’approche collaborative est judicieuse, mais il ne faut pas confondre collaboration et sécurité. Certaines négociations présentent des déséquilibres si graves que les conseils ordinaires de développement personnel ne suffisent pas. Représailles professionnelles, relations coercitives, conséquences sur le statut migratoire, plaintes pour discrimination ou litiges juridiques peuvent exiger un accompagnement, une représentation, des preuves écrites ou une action collective. Une meilleure phrase d’ouverture ne remplace pas une protection.

Le livre pourrait aussi inciter à voir dans chaque besoin insatisfait la conséquence d’une demande mal formulée. Ce serait prendre le contrepied de son intuition la plus féconde. Une bonne préparation peut améliorer la qualité d’une demande, mais le résultat dépend des ressources, de l’autorité, des incitations et de la conduite de l’autre partie. Une négociation bien conçue peut malgré tout ne déboucher sur aucun accord. La méthode ne doit pas être évaluée à sa capacité à garantir le succès, mais à la façon dont elle aide à comprendre son objectif, à agir de manière délibérée et à apprécier la réponse sans s’accabler inutilement.

Les conseils invitant à être à la fois efficace et socialement acceptable contiennent une autre tension. Adapter une proposition à son interlocuteur relève normalement de la négociation, mais la pression constante à paraître accommodant peut rendre la personne qui demande responsable du confort de tous les autres. Le livre est au meilleur de sa forme lorsque la collaboration élargit les possibilités d’accord. Il perd de sa force si elle devient une obligation d’atténuer chaque revendication légitime.

Il convient donc de distinguer deux questions. Premièrement : comment présenter cette demande de manière à augmenter les chances d’un accord ? Deuxièmement : pourquoi ce système impose-t-il de formuler une telle demande, et ce système est-il équitable ? Ask For It répond surtout à la première. Les responsables, les décideurs publics et les institutions ne sauraient invoquer cette réponse pour esquiver la seconde.

À qui Ask For It profitera-t-il le plus ?

Le lectorat idéal a une véritable conversation en perspective et dispose d’une marge suffisante pour s’y préparer. Les personnes en début ou en milieu de carrière peuvent employer ce cadre pour définir le périmètre d’un poste, demander des ressources, aborder une évolution ou renégocier des responsabilités. Les étudiants et les personnes en reconversion peuvent s’en servir pour dépasser la seule question du salaire et réfléchir à la formation, au mentorat, au calendrier et aux possibilités futures. La méthode s’étend aussi au-delà du travail, notamment lorsqu’il faut expliciter des arrangements domestiques récurrents.

Le livre conviendra aux personnes que rebutent les conseils de négociation belliqueux. L’accent mis sur les intérêts, les bénéfices mutuels et la préparation émotionnelle offre une voie à celles et ceux qui souhaitent défendre leurs intérêts sans endosser un personnage d’emprunt. Il peut également aider les mentors et les responsables à remarquer combien les organisations récompensent parfois les demandes plutôt que les contributions, mécanisme susceptible de reproduire discrètement les disparités.

Les personnes qui négocient déjà régulièrement trouveront peut-être familiers les encouragements élémentaires de l’ouvrage. Elles tireront davantage profit du prisme du genre et de la question de savoir qui est censé prendre l’initiative. Celles qui recherchent un traitement approfondi des réformes organisationnelles, du droit du travail, de la négociation collective ou des dynamiques coercitives devront se tourner vers des sources spécialisées. Ce livre porte sur la préparation individuelle et la stratégie interpersonnelle.

Pour compléter cette perspective centrée sur la carrière, Secrets of Six-Figure Women ouvre une autre piste de lecture au-delà des techniques de négociation. Ce rapprochement est surtout fécond si aucun des deux ouvrages n’est pris pour la promesse que le comportement individuel détermine à lui seul les résultats professionnels.

D’autres lectures et un parcours pertinent

La meilleure solution de remplacement dépend du problème rencontré. On choisira Comment réussir une négociation pour obtenir un cadre général qui dissocie les positions des intérêts et aide à construire des accords de principe. The Art and Science of Negotiation conviendra davantage à qui recherche une analyse approfondie de la négociation. Ask For It sera préférable lorsque l’obstacle se situe en amont : reconnaître qu’une situation peut se négocier, définir une demande et se préparer à en prendre l’initiative malgré les attentes liées au genre.

Un parcours utile peut commencer par Ask For It, car le livre pousse à l’action. Il suffit d’appliquer ses étapes à une demande délimitée et importante. On peut ensuite lire un ouvrage de négociation plus général afin de confronter la stratégie à des notions comme les intérêts, les solutions de rechange et les critères objectifs. Enfin vient l’examen du cadre institutionnel : quels résultats dépendent de l’initiative personnelle, lesquels obéissent à des règles transparentes, et quelles disparités devraient être corrigées sans obliger chaque personne lésée à négocier seule ?

Cette progression protège contre deux erreurs opposées. La première est la passivité : croire que le travail bien fait, le besoin ou le mérite seront toujours reconnus en l’absence de demande. La seconde est la personnalisation excessive : supposer que chaque résultat reflète le courage ou la technique de l’individu. La négociation se joue entre ces deux pôles. Chacun peut se préparer et agir, alors même que les institutions peuvent rester injustes et les interlocuteurs refuser.

Verdict final

Ask For It reste utile parce qu’il remplace une vague injonction à la confiance en soi par une démarche. Clarifier son objectif, étudier ses leviers, élaborer une stratégie et anticiper la réaction humaine : ces étapes rendent les conversations difficiles plus abordables et font apparaître des possibilités que le silence ou l’habitude avaient pu dissimuler.

Sa limite centrale est tout aussi nette. Une boîte à outils personnelle peut aider quelqu’un à évoluer dans un système marqué par les inégalités de genre, mais elle ne rend pas ce système équitable. Le livre ne doit pas servir à culpabiliser les personnes qui estiment qu’une demande serait dangereuse ou aurait peu de chances d’aboutir. Les employeurs ne devraient pas non plus invoquer la négociation pour justifier l’opacité des salaires et des perspectives.

Dans ces limites, Babcock et Laschever proposent une conception pratique et humaine de la défense de ses intérêts. Leur modèle collaboratif évite l’agressivité creuse, leur préparation par étapes donne au lectorat des actions concrètes à mener et leur attention aux réactions sociales ancre leurs conseils dans la réalité. Pour qui s’apprête à formuler une demande importante, le meilleur message du livre n’est pas seulement qu’il faut oser demander. Il faut comprendre ce que l’on demande, pourquoi cela compte, ce qui pourrait rendre un accord possible et ce que la réponse révèle de la relation ou de l’institution qui se trouve en face.

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