Critique de livre

Critique de Jonathan Strange & Mr Norrell

Cette critique de Jonathan Strange & Mr Norrell montre comment Susanna Clarke unit magie, histoire anglaise, savoir, classe sociale et mythe.

Auteur
Susanna Clarke
Première publication
2004
Titre original
Jonathan Strange and Mr Norrell
Couverture de Jonathan Strange & Mr Norrell
Couverture fournie par Open Library ; l'illustration de l'édition peut différer du texte critiqué.
Voir la source https://openlibrary.org/works/OL5703422W

critique de Jonathan Strange & Mr Norrell : la magie comme histoire anglaise

Cette critique de Jonathan Strange & Mr Norrell examine la façon dont la magie devient une composante de l’histoire nationale.

Cette critique de Jonathan Strange and Mr Norrell soutient que le roman de Susanna Clarke n’est pas simplement une vaste fantasy avec un décor d’époque Régence. C’est un livre sur ce qui se produit lorsqu’une nation imagine que sa magie perdue pourrait être rendue grâce au savoir, à la respectabilité sociale, au service de l’État et à l’obsession privée. Sa grandeur tient à la manière dont il fusionne complètement ces éléments. Clarke ne traite pas la magie comme un système supplémentaire plaqué sur l’histoire. Elle écrit comme si l’histoire anglaise, la vanité anglaise, les habitudes de classe anglaises et le folklore anglais avaient toujours été traversés par la magie, et comme si la majeure partie de ce savoir avait été égarée, domestiquée ou délibérément mal comprise.

C’est pourquoi le roman reste si singulier. Beaucoup de fantasies historiques promettent l’immersion ; moins nombreuses sont celles qui donnent l’impression d’avoir exhumé toute une étagère de livres, de débats et de scandales oubliés derrière l’intrigue visible. Jonathan Strange and Mr Norrell est ample sans être simplement foisonnant. Il mobilise la rivalité, le savoir, la guerre, l’intervention féerique, la comédie de salon et une lente montée du frisson gothique pour poser une question durable : à quels types de personnes peut-on confier un pouvoir à la fois intellectuel, national et surnaturel ?

Ma thèse est simple. Jonathan Strange and Mr Norrell réussit parce que sa méthode est son sens. Les notes de bas de page élaborées, la texture pseudo-universitaire, le contraste entre les deux magiciens et le refus du roman de se presser ne sont pas des excentricités décoratives. Ce sont les mécanismes par lesquels Clarke fait sentir que la magie est ancienne, publique, politique et dangereuse. Les lecteurs qui abordent le livre selon ces termes y trouveront l’une des fantasies historiques les plus riches de ces dernières décennies. Les lecteurs qui veulent une propulsion rapide, une transparence émotionnelle intime ou un arc héroïque plus net pourront l’admirer davantage que l’aimer.

Il a pleinement sa place sur une étagère fantasy, mais il mérite aussi d’être lu comme une œuvre de fiction littéraire parce qu’une grande partie de sa réussite tient à la voix, à la structure, à l’ironie et à la texture historique plutôt qu’au seul point de départ. C’est un roman pour les lecteurs qui aiment qu’on leur demande d’habiter toute une culture imaginaire, pas seulement d’y suivre une quête.

Une fantasy historique qui fait comme si les archives savaient déjà la vérité

Le premier grand plaisir de Jonathan Strange and Mr Norrell est de se comporter comme une histoire retrouvée. Clarke situe le roman dans une Angleterre alternative du XIXe siècle où la magie pratique a presque disparu, alors même que les livres sur la magie, les théories de la magie et les disputes entre magiciens se sont multipliés en son absence. C’est un point de départ brillant, parce qu’il fait apparaître la restauration de la magie moins comme une découverte que comme un embarras institutionnel. L’Angleterre a conservé le commentaire et perdu la pratique.

Mr Norrell entre dans ce monde comme un homme décidé à corriger le problème, mais uniquement selon des conditions qu’il peut contrôler. Il veut que la magie revienne dans la vie publique anglaise, mais pas comme une merveille démocratique, un héritage populaire ou une source d’expérimentation téméraire. Il veut qu’on la catalogue, qu’on la surveille et qu’on l’investisse d’une autorité appropriée. Son projet est à la fois grandiose et étroit : grandiose parce qu’il entend réellement modifier la condition de la nation, étroit parce qu’il veut décider quels livres comptent, quelles traditions sont respectables et quels genres d’enchantement doivent rester fermés.

À partir de là, Clarke élargit le cadre. Jonathan Strange n’arrive pas comme le simple opposé de Norrell, mais comme le rival nécessaire que son système ne peut absorber. Strange est plus rapide, plus intuitif, plus théâtral et, à terme, plus disposé à suivre la magie là où elle mène qu’à lui imposer sa conduite. Les deux hommes ne s’opposent pas seulement par le tempérament. Ils incarnent des idées concurrentes de ce à quoi sert la magie anglaise. S’agit-il d’un héritage culturel protégé, administré par un érudit ? D’un art pratique au service de l’État ? D’une force imaginative dangereuse, reliée à des couches plus anciennes du pays que Londres policée ne l’admet ?

Parce que Clarke inscrit ces questions dans des pressions historiques réelles, le livre acquiert une épaisseur inhabituelle. Le Parlement, la guerre, les journaux, le patronage, la réputation et la vie domestique comptent tous. La magie n’est pas isolée dans un territoire fantasy. Elle entre dans la conversation par les salons, les ministères, les routes, les bibliothèques et les campagnes militaires. C’est ce qui rend le roman plus substantiel que beaucoup de livres dotés d’un système de magie plus visiblement complexe. Clarke ne cherche pas d’abord à exposer des règles. Elle s’intéresse aux conséquences culturelles d’un enchantement restauré.

Les lecteurs qui valorisent la fantasy comme rencontre avec un mythe national plutôt que comme simple nouveauté de monde secondaire réagiront probablement fortement à ce dispositif. Si ce que vous attendez du genre est un monde entièrement séparé, inventé de toutes pièces, doté de règles transparentes et d’un élan continu vers l’avant, l’adéquation est moins immédiate. Ce livre tire son autorité de la texture historique, du contrôle tonal et du sentiment que la vie publique elle-même est hantée de l’intérieur.

Les notes de bas de page ne sont pas un gadget, mais le moteur de l’autorité du roman

Tout compte sérieux de Jonathan Strange and Mr Norrell doit affronter les notes de bas de page, car elles sont centrales dans la réussite du livre. Dans des mains moins assurées, un lourd appareil d’annotations deviendrait une blague privée ou une posture. Ici, il devient un travail de construction du monde d’un très haut niveau. Les notes remplissent plusieurs fonctions à la fois : elles épaississent l’illusion savante, étendent la chronologie de la magie anglaise bien au-delà de l’intrigue immédiate, créent un tempo comique et laissent l’inquiétante étrangeté s’infiltrer de biais.

Surtout, les notes apprennent au lecteur comment évaluer le savoir dans ce monde. Elles suggèrent que la magie a engendré des écoles, des controverses, des biographies, des autorités mineures, des traditions régionales et des anecdotes douteuses. Cette implication est essentielle, parce qu’elle évite que l’intrigue principale porte à elle seule tout le poids de la signification. L’Angleterre de Clarke semble habitée par des débats antérieurs. L’histoire ne présente pas un espace vide soudain rempli de merveilles ; elle rouvre un champ d’étude qui a toujours été encombré, factionnel et à moitié perdu.

Ce faux savoir savant renforce aussi la comédie du roman. La maniaquerie possessive de Mr Norrell devient plus drôle lorsque le lecteur perçoit l’abondance absurde de l’histoire magique qui s’appuie contre ses efforts de mise en ordre. Il veut contrôler l’accès, mais les notes de bas de page nous rappellent sans cesse que la magie anglaise est trop vaste, trop excentrique et trop hantée pour rester propre. La forme elle-même résiste doucement à son idéologie.

Dans le même temps, les notes accomplissent un travail plus sombre. Elles préparent le lecteur au fait que la magie de ce roman n’est pas simplement utile ou pittoresque. Elle appartient aux ballades, aux vieux rois, aux routes disparues, aux pactes, aux disparitions et à des formes de beauté qui se soucient peu du confort humain. Clarke peut passer de l’esprit d’archive à une véritable inquiétude avec une maîtrise saisissante, parce que les annotations nous ont déjà habitués à l’idée que l’intrigue visible repose sur un héritage plus profond et plus étrange.

Cet héritage plus profond explique en partie pourquoi le roman continue de s’étendre dans l’esprit après sa fin. Beaucoup de longues fantasies paraissent vastes pendant la lecture puis rapetissent une fois l’intrigue achevée. Jonathan Strange and Mr Norrell fonctionne à rebours. L’intrigue se résout, mais le monde autour de cette intrigue semble rester ouvert, rempli d’épisodes antérieurs, d’interprétations alternatives et d’histoires magiques à demi entrevues. Les notes de bas de page font moins sentir le roman comme une histoire unique que comme une perturbation majeure au sein d’une tradition bien plus vaste.

Certains lecteurs craignent parfois que cette texture savante rende le livre sec. Elle peut certainement le rendre plus lent, et parfois plus maniéré qu’urgent. Mais « sec » est le mauvais mot. Le mot le plus juste est médiatisé. Clarke filtre souvent l’émerveillement à travers des documents, des ragots, des commentaires ou une narration formelle avant de le laisser éclater en action directe. Si vous aimez l’idée qu’un roman ait construit autour de ses merveilles un véritable climat intellectuel, c’est une qualité majeure. Si vous voulez que l’enchantement arrive vite et de façon émotionnelle, la critique de The Last Unicorn renvoie vers une fantasy bien plus lyrique et immédiate.

Norrell et Strange sont deux visions rivales de ce que la magie devrait être

Le titre est exact quant à la structure du roman. Malgré ses fantômes, ses guerres et ses mystères féeriques, c’est fondamentalement un livre à deux magiciens. Clarke comprend que les meilleures rivalités intellectuelles ne sont jamais de simples débats ; ce sont des affrontements de tempérament, de vanité, d’éthique et d’appétit. Mr Norrell et Jonathan Strange révèlent chacun l’insuffisance de l’autre.

Mr Norrell est facile à caricaturer en érudit timoré, mais le roman est plus nuancé qu’une caricature. Il est contrôlant, anxieux, jaloux de l’autorité et souvent moralement compromis par son désir de monopoliser le savoir. Pourtant, il est aussi sérieux d’une manière que le livre ne tourne pas en dérision. Il a de la discipline. Il sait que la magie n’est pas inoffensive. Il respecte l’existence de limites, même lorsqu’il impose les mauvaises. Sa peur des pouvoirs plus anciens et plus sauvages n’est pas une paranoïa sans fondement. C’est en partie une intuition, diminuée par la possessivité.

Strange, de son côté, est le type de magicien que beaucoup de lecteurs sont préparés à admirer : énergique, doué, improvisateur et prêt à soumettre l’expérience à l’épreuve de la doctrine. Clarke lui donne du charisme sans laisser ce charisme clore le débat. L’ouverture de Strange au risque est une source de l’exaltation du livre, mais elle est aussi une source de son instabilité. Il est meilleur pour découvrir que pour contenir, meilleur pour le mouvement que pour la garde. À mesure que le roman s’assombrit, Clarke continue de demander si le brio et le courage suffisent lorsque les forces touchées appartiennent à des histoires plus anciennes que l’intention individuelle.

Leur contraste permet à Clarke de dramatiser plusieurs tensions superposées : savoir contre pratique, prudence contre audace, respectabilité métropolitaine contre magie plus brute des routes et des lieux anciens, utilité publique contre ambition privée. La rivalité ne paraît jamais abstraite parce qu’elle s’inscrit dans les relations sociales, les carrières, les mariages, le patronage et la pression du regard. Même lorsque l’intrigue devient plus funeste, Clarke se souvient que la vanité est l’un des grands moteurs de la vie publique.

Les personnages qui les entourent enrichissent encore ce dispositif. Des figures comme Childermass, Lady Pole, Arabella Strange et Stephen Black empêchent le roman de se rétrécir en duel entre grands hommes. Elles révèlent le coût de l’ambition magique, l’aveuglement des présupposés d’élite et la manière dont l’enchantement frappe de façon inégale selon la classe et la vulnérabilité. Stephen Black, en particulier, aide à faire ressortir l’une des contre-argumentations les plus importantes du roman face à l’idée policée que l’Angleterre se fait d’elle-même. Il se tient près du pouvoir sans jamais appartenir pleinement aux structures qui prétendent organiser la réalité, et les courants féeriques les plus sombres du roman se rassemblent autour de cette distance.

C’est l’une des raisons pour lesquelles le livre paraît plus moralement lucide qu’une simple histoire de duel de génies. Clarke sait que les conflits de prestige entre hommes exceptionnels ne concernent jamais seulement ces hommes. Ils remodèlent la vie des dépendants, des épouses, des serviteurs, des soldats et de ceux dont le rapport au pouvoir est involontaire. Le roman n’accorde pas toujours à ces personnages une dominance intérieure égale, mais il les rend structurellement nécessaires au sens de l’ensemble.

Magie, histoire nationale et retour du pays ancien

L’une des grandes intuitions de Clarke est qu’une magie anglaise restaurée ne resterait pas longtemps une curiosité privée. Elle entrerait dans les bureaux de guerre, les calculs politiques, les conversations de salon et la fabrication des mythes nationaux. Le cadre napoléonien est donc bien plus qu’un décor d’époque. Il permet à Clarke de demander ce qui se passe lorsque l’enchantement devient lisible par l’État et utile à l’ambition militaire.

Le travail de Strange pendant la guerre est particulièrement important à cet égard. Clarke n’utilise pas la guerre seulement pour créer des scènes plus vastes. Elle s’en sert pour déplacer l’échelle de l’argument. La magie peut servir des fins pratiques ; elle peut déplacer des routes, remodeler des batailles, modifier la logistique et transformer la réputation. Pourtant, ces succès ne rendent pas l’art plus transparent ni moralement plus propre. Au contraire, l’utilité publique intensifie le mystère. Plus la nation recrute la magie au service de la politique, plus elle risque de découvrir que la force qu’elle veut instrumentaliser a des loyautés plus anciennes et des logiques plus étranges.

C’est là que l’imagination nationale du roman devient la plus impressionnante. Clarke met en scène l’anglicité elle-même comme une idée magique disputée. D’un côté, il y a l’Angleterre respectable des livres, des clubs, des ministères et de la réputation gérée. De l’autre, il y a l’Angleterre plus ancienne du Roi Corbeau, des routes sauvages, de l’héritage du Nord et des seuils féeriques qui refusent de devenir pleinement historiques. La puissance du roman vient du fait qu’il fait se chevaucher ces Angleterre sans jamais les réconcilier complètement.

Ce chevauchement donne à Jonathan Strange and Mr Norrell une amplitude tonale rare. Il peut être drôle à propos de la représentation sociale une page, puis discrètement terrifiant la suivante, parce que les deux humeurs naissent de la même pression. La société polie croit avoir sécurisé les termes de la réalité. La magie ne cesse de montrer que la nation repose sur des strates plus profondes de légende, de violence et d’allégeance oubliée que les bonnes manières ne peuvent contenir. Le résultat n’est pas simplement un caprice qui s’assombrit en menace gothique. C’est une vision de l’histoire nationale comme de quelque chose de seulement partiellement civilisé.

Le gentilhomme aux cheveux de pissenlit est central dans cet effet. Il est l’une des plus belles inventions du roman parce qu’il incarne le glamour féerique à la fois comme charme et comme violation. Il est élégant, persistant, capricieux et indifférent d’une manière inhumaine aux termes ordinaires par lesquels les êtres humains mesurent le consentement, le chagrin et les conséquences. À travers lui, Clarke empêche le savoir du livre de devenir trop confortable. Sous les archives se trouve l’inassimilable.

Les lecteurs qui s’intéressent à la façon dont la fantasy peut traiter le pouvoir et le mythe à grande échelle sociale pourront aussi se tourner vers Dune, même si la méthode de Herbert est plus sévère et plus systémique que celle de Clarke. Si ce qui vous attire est une vieille légende nationale remodelée en fantasy littéraire moderne, The Once and Future King offre un parallèle très différent, mais gratifiant. La réussite spécifique de Clarke est de faire sentir que l’histoire nationale elle-même est un document hanté.

Pourquoi le roman paraît lent, et pourquoi cette lenteur mérite en grande partie son existence

La réserve la plus fréquente à propos de Jonathan Strange and Mr Norrell est aussi la plus juste : il est long, et une grande partie de cette longueur sert à installer les mœurs, les institutions, les commentaires et la texture historique avant que le livre ne révèle tout son élan sombre. Les lecteurs qui exigent une propulsion immédiate peuvent avoir l’impression qu’on leur demande d’honorer un contrat qu’ils n’ont pas signé.

Cela dit, « lent » peut vouloir dire plusieurs choses, et il vaut la peine d’être précis. Clarke ne remplit pas simplement le récit de matière. Elle distribue l’autorité. Les premières parties créent l’environnement social et savant qui donne du poids aux événements ultérieurs. Au milieu du roman, lorsque la rivalité s’aiguise et que les conséquences de la magie restaurée s’élargissent, cette base patiente commence à payer. À l’approche du mouvement final, le livre a acquis une masse tonale et historique suffisante pour que même ses tournants les plus étranges paraissent préparés plutôt qu’arbitraires.

Le rythme reflète aussi la différence entre Norrell et Strange eux-mêmes. La manière de Norrell est celle de l’accumulation, de la curation et du délai ; celle de Strange est l’accélération, l’expérimentation et l’amplification dangereuse. Le rythme du roman passe progressivement du premier au second, et une partie de l’expérience du lecteur consiste à sentir ce transfert d’énergie. Clarke veut que le monde paraisse d’abord gouverné par la prudence, puis progressivement submergé par des forces que la prudence ne peut maîtriser.

Cela dit, le livre demande un certain type de patience lectorale. La narration maintient souvent l’expérience émotionnelle à une distance mesurée. Clarke peut être incisive à propos du chagrin, de la solitude, de l’ambition et du dévouement, mais elle est rarement confessionnelle ou luxuriante. Même ses scènes émotionnelles les plus fortes sont façonnées autant par le ton et la structure que par l’immédiateté. Certains lecteurs y verront de l’élégance ; d’autres y verront de la froideur.

La longueur renforce cet effet. Si vous cherchez une fantasy historique offrant une gravité comparable sous une forme plus nette et plus courte, A Wizard of Earthsea est un meilleur choix, même si Ursula K. Le Guin fait quelque chose de bien plus dépouillé et mythique que Clarke. Si vous voulez un pavé de fantasy contemporaine qui avance plus directement par l’intrigue et l’apprentissage, ce roman peut vous sembler moins accommodant que sa réputation ne le suggère. Clarke cherche davantage la texture, l’ironie, l’accumulation et le retour de l’inquiétante étrangeté que la vitesse continue.

La bonne réserve n’est donc pas seulement que le livre est lent. C’est qu’il estime que l’échelle elle-même peut être signifiante. Il veut que le lecteur vive assez longtemps dans une atmosphère culturelle pour que le retour de la magie paraisse historique plutôt qu’épisodique. Pour beaucoup de lecteurs, cette ambition est précisément le point décisif. Pour d’autres, elle restera un obstacle quelle que soit la qualité de l’exécution.

Qui devrait le lire, qui pourra résister, et quoi lire ensuite

Le lecteur idéal de Jonathan Strange and Mr Norrell aime les romans où la voix et l’architecture comptent autant que l’issue de l’intrigue. Si vous appréciez les livres qui construisent leur assurance lentement, rendent les institutions intéressantes et permettent à la comédie de coexister avec l’étrangeté, c’est un choix exceptionnellement riche. Il convient particulièrement aux lecteurs qui aiment la fiction historique mais veulent quelque chose de plus étrange qu’un simple réalisme en costume, et aux lecteurs de fantasy qui souhaitent que l’enchantement soit inscrit dans toute une société plutôt que concentré sur le parcours d’un héros.

C’est aussi une recommandation forte pour les lecteurs intéressés par les traitements littéraires du savoir. Peu de fantasies sont aussi attentives à la vie sociale de la connaissance : qui la possède, qui la retient, qui a le droit d’interpréter la tradition et comment le savoir peut être à la fois conservateur et dominateur. Cet accent donne au roman une densité rare. Ici, la magie n’est jamais seulement un pouvoir. C’est aussi une bibliographie, un argument, une légitimité et une exclusion.

Le public moins naturel est tout aussi facile à décrire. Si vous voulez une attache émotionnelle immédiate aux personnages, une urgence narrative constante ou une fantasy qui s’explique par une progression transparente d’épreuves, Jonathan Strange and Mr Norrell peut paraître réticent. Si vous voulez surtout du matériau féerique dans le mode de l’enchantement rapide, l’appareil vaste et l’observation sociale délibérée de ce roman peuvent ressembler à une résistance plutôt qu’à une récompense.

Pour les alternatives, le meilleur prolongement dépend de la partie du roman de Clarke qui vous a le plus parlé. Si vous voulez la merveille lyrique et la mélancolie sans la densité archivistique, tournez-vous vers The Last Unicorn. Si vous voulez une fantasy classique qui réfléchit aussi avec sérieux au pouvoir, à l’éducation et à la légende nationale, The Once and Future King est un compagnon fécond. Si ce que vous avez le plus admiré est la gravité avec laquelle un roman spéculatif organise la politique, la guerre et la croyance, Dune fournit un analogue de science-fiction bien plus austère.

Pour les lecteurs qui se demandent s’il faut se lancer tout court, le conseil le plus clair est le suivant : venez pour une fantasy historique de mœurs, restez pour un livre qui se révèle peu à peu comme une méditation sur le savoir, la légitimité et le surnaturel à moitié domestiqué enfoui dans l’identité nationale. Lisez-le quand vous êtes d’humeur à habiter un long argument autant qu’une histoire.

Verdict final

Jonathan Strange and Mr Norrell mérite son statut parce qu’il accomplit quelque chose de véritablement difficile et le fait avec maîtrise. Il crée une surface comique et savante assez convaincante pour soutenir une vaste histoire inventée, puis laisse cette surface se fissurer pour révéler l’ambition, le chagrin, la cruauté féerique, l’utilité politique et des revendications plus anciennes sur la nation que la civilité moderne ne peut contenir. Le roman n’est jamais réductible à une seule chose. C’est une comédie de mœurs, un roman de rivalité, un roman de guerre, une hantise gothique et une méditation sur le gouvernement de l’émerveillement.

Ses limites sont bien réelles. La longueur est considérable. Le rythme est mesuré. Le registre émotionnel est souvent indirect. Certains lecteurs sentiront que l’intelligence maniérée du livre se tient légèrement devant son cœur. Pourtant, même ces réserves renvoient à ce que Clarke cherche à faire. Elle veut que la magie paraisse historique, et l’histoire n’arrive presque jamais sous la forme d’un pur élan. Elle passe par les institutions, les documents, les délais, les exclusions, les réputations et les retours enfouis.

Au fond, c’est ce qui en fait une lecture premium si gratifiante. Clarke comprend que l’enchantement devient plus puissant, et non moins, lorsqu’il doit répondre à la classe sociale, à l’art de gouverner, au savoir et à la mémoire nationale. Ses notes de bas de page sont pleines de texture parce que le monde qu’elles suggèrent est plein de pression. Ses deux magiciens sont mémorables parce qu’ils incarnent des philosophies du pouvoir opposées. Son rythme force le respect parce qu’il laisse l’inquiétante étrangeté prendre de la force au lieu de filer devant nous.

La recommandation la plus forte est donc nuancée. Lisez Jonathan Strange and Mr Norrell si vous voulez une fantasy historique dotée d’un véritable poids littéraire, si vous aimez les livres qui construisent leur autorité par la voix et la forme, et si vous êtes prêt à échanger la vitesse contre la densité. Passez votre tour, ou remettez-le à plus tard, si ce dont vous avez besoin maintenant est d’un accès émotionnel rapide ou d’une aventure directe. Pour le bon lecteur, toutefois, c’est l’une des rares fantasies modernes qui donnent l’impression de ne pas être seulement inventées, mais sédimentées culturellement, comme si elles avaient toujours attendu dans les archives.

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