Critique de livre

Critique de Peer Gynt

Cette critique de Peer Gynt propose une lecture critique professionnelle du poème dramatique de Henrik Ibsen, en mettant l’accent sur le folklore, la construction de soi, la satire, la forme, l’adéquation au lectorat et les limites de l’œuvre.

Auteur
Henrik Ibsen
Première publication
1867
Couverture de Peer Gynt
Couverture fournie par Open Library ; l'illustration de l'édition peut différer du texte critiqué.
Voir la source https://openlibrary.org/works/OL52430W

critique de Peer Gynt : l’antihéros comme soi en fuite

Une critique de Peer Gynt sérieuse doit commencer par dissiper une fausse attente. Peer Gynt n’est ni un récit d’apprentissage édifiant, ni une légende héroïque stable, ni une pièce réaliste à l’état embryonnaire. C’est un vaste poème dramatique consacré à un homme qui se raconte sans cesse sous des formes provisoires afin de ne jamais avoir à répondre de l’une d’entre elles. C’est ce postulat d’antihéros qui donne au livre sa force de persistance. Sur l’étagère poésie et théâtre, Peer Gynt compte parce qu’il fait coexister le charme, la fantaisie, l’opportunisme, l’auto-invention et la lâcheté morale ; sur l’étagère littérature classique, il compte parce que le même problème paraît encore moderne.

Henrik Ibsen construit le poème autour de l’errance, mais il ne s’agit pas d’une errance comprise comme pèlerinage spirituel au sens rassurant du terme. Peer traverse des fanfaronnades villageoises, des poursuites érotiques, de l’improvisation sociale, un épisode fantastique, l’exil et un tardif bilan, toujours en mouvement et rarement en possession d’un centre intérieur. Il est énergique plutôt que ferme, inventif plutôt que sage, magnétique plutôt qu’admirable. Le génie du poème est de ne ni sentimentaliser cette énergie ni l’aplatir en sermon. Il demande plutôt ce qui se produit lorsqu’une personne traite l’identité elle-même comme un alibi. Peer échappe sans cesse aux conséquences d’un rôle en en inventant un autre. L’accumulation de ces échappatoires devient la véritable intrigue.

C’est là la thèse centrale de cette critique : Peer Gynt est à son meilleur lorsqu’il est lu comme une épopée satirique de l’identité manquée. Son folklore, ses plaisanteries, ses envolées lyriques, ses rencontres grotesques et sa gravité soudaine ne sont pas des ornements accolés à un titre célèbre. Ils constituent la manière dont Ibsen met à l’épreuve une seule question sur des échelles changeantes de réalité : peut-on construire un soi à partir du seul appétit, de la vantardise et de l’improvisation, ou une telle improvisation finit-elle par creuser la personne jusqu’à la vider ? Les lecteurs qui abordent le livre en s’attendant à un réalisme resserré pourront le juger indocile. Ceux qui acceptent d’accompagner ses changements de registre découvriront que cette souplesse est voulue, parce que la vie de Peer est elle-même une suite de performances d’évitement plutôt qu’un parcours moral unifié.

Errance antihéroïque, folklore et satire

L’errance antihéroïque compte parce que Peer Gynt n’envoie pas simplement son protagoniste dans le monde pour y cueillir de la sagesse. Il l’envoie au dehors afin que chaque nouveau paysage devienne un miroir déformant de ses habitudes. Peer est déjà vantard, fabulateur, séducteur et opportuniste bien avant que le poème n’entre dans son matériau le plus ouvertement fantastique. Le folklore n’arrive pas comme une couleur locale décorative plaquée sur une base réaliste. Il surgit naturellement d’un esprit déjà porté vers l’exagération, l’appétit et la dramatisation de soi. Il en résulte une fantaisie à la fois psychologique et satirique.

C’est l’un des grands succès de l’œuvre. Ibsen emploie des éléments légendaires et folkloriques non pour appeler une croyance naïve, mais pour extérioriser les tentations et les échappatoires de Peer. Les trolls du poème, les rencontres inquiétantes, les exagérations grotesques et les décors de type fable ne nous demandent pas d’abandonner le jugement moral. Ils l’intensifient en donnant aux instincts de Peer une forme symbolique. Une version plus faible de ce matériau ferait du folklore un spectacle pittoresque. Peer Gynt en fait un milieu de pression, où la différence entre l’identité humaine et l’appétit intéressé cesse sans cesse d’être nette.

La veine satirique est tout aussi importante. Peer est drôle, et le poème a besoin qu’il le soit. Sans humour, il serait seulement pénible. Mais cet humour est mordant plutôt qu’indulgent. Ibsen laisse à plusieurs reprises Peer se parler jusqu’à la grandeur pour mieux révéler, en dessous, sa petitesse. Sa fanfaronnade se confond souvent avec la peur ; son image romantique de lui-même se dissout dans la vanité ou l’opportunisme ; ses improvisations peuvent paraître ingénieuses une minute et honteuses la suivante. Cette double tonalité est essentielle. Le poème comprend que la vanité n’est pas seulement un vice, mais aussi un moteur de performance. Des hommes comme Peer survivent parce qu’ils savent faire passer l’autoflatteurie pour de la vitalité.

Dans ses meilleurs passages, la satire dépasse l’individu pour toucher des habitudes culturelles plus larges. La masculinité bravache de Peer, sa faim d’exception et son insistance à vivre comme le héros de son propre récit ne demeurent pas des traits privés. Ils exposent des fantasmes plus vastes sur le pouvoir, la liberté et l’exemption des conséquences. Le poème n’est donc pas seulement le portrait d’un menteur en mouvement. C’est aussi une satire du désir de vivre sans discipline intérieure, de traiter chaque obstacle comme une occasion de renouveler sa mythologie personnelle. Les lecteurs qui aiment les œuvres où l’imagination est inséparable de la critique y trouveront bien plus de richesse qu’une simple fable morale.

La structure du poème dramatique et ce qu’elle exige de la page et de la scène

L’une des raisons pour lesquelles Peer Gynt résiste aux résumés rapides est que sa structure de poème dramatique modifie les termes de la lecture de scène en scène. L’œuvre se comporte en partie comme un drame en vers, en partie comme une fantaisie satirique, en partie comme une allégorie philosophique et en partie comme un parcours picaresque. Cette hybridité n’est pas une faute à corriger par davantage de discipline. C’est le médium par lequel Ibsen explore un protagoniste qui ne se fixe jamais dans un seul registre moral ou psychologique. La forme erre parce que l’homme erre, mais elle juge aussi cette errance en modifiant sans cesse l’échelle sous laquelle il est vu.

Comme expérience de lecture, cela signifie que le livre récompense davantage la souplesse que l’attente d’un récit en ligne droite. Certaines scènes sont saisissantes parce qu’elles ont une immédiateté dramatique : une fanfaronnade, une séduction, une confrontation, une fuite. D’autres le sont parce qu’elles sont emblématiques, comme si Ibsen mettait en scène un argument en images plutôt qu’une chaîne d’événements vraisemblable. D’autres encore passent par l’atmosphère lyrique ou la compression grotesque. Un lecteur en quête de continuité naturaliste peut avoir l’impression que le poème refuse sans cesse de devenir la pièce attendue. Ce refus est au cœur de son propos. Peer Gynt change constamment de mode parce que Peer change constamment de récit.

Ce même constat détermine son adaptation à la scène. C’est un texte mieux adapté aux lecteurs, aux metteurs en scène et aux spectateurs à l’aise avec l’élasticité théâtrale qu’à ceux qui souhaitent un monde strictement littéral gouverné par un réalisme stable. Les sauts temporels du poème, ses changements de décor, ses figures symboliques et ses pivots de ton appellent une mise en scène imaginative plutôt qu’une illustration servile. Une approche trop littérale peut donner à l’œuvre un caractère simplement épisodique ; une approche plus interprétative peut révéler la manière dont les épisodes se répondent comme autant de variations sur l’évitement de soi. Même sur la page, le livre est souvent le plus vivant lorsque l’on sent la pression théâtrale sous la poésie : des entrées comme tentations, des scènes comme épreuves, des figures récurrentes comme incarnations d’affaires morales restées inachevées.

C’est là que Peer Gynt devient particulièrement intéressant par comparaison avec l’Ibsen plus tardif. Les lecteurs qui le connaissent surtout à travers l’architecture en prose plus resserrée de Une maison de poupée peuvent être surpris par le caractère expansif, scénique et ouvertement symbolique de cette œuvre de jeunesse. Il ne faut pas confondre cette différence avec de l’immaturité. C’est un autre instrument dramatique. Une maison de poupée concentre la pression sociale dans des pièces et des conversations. Peer Gynt laisse la pression éclater à travers les paysages, les fantaisies, les déguisements et les sauts temporels. Chaque forme a sa discipline propre. Ici, la discipline tient à la récurrence : le même soi fuyant réapparaît sans cesse sous des costumes, des mondes et des tentations différents.

Identité, soi et le prix de ne jamais devenir quelqu’un

Malgré tout son spectacle et sa variété tonale, la question centrale de Peer Gynt est intérieure. Que signifie être soi ? Ibsen aborde cette question avec une suspicion inhabituelle. Il ne part pas du principe que l’authenticité est un trésor intérieur chaud attendant d’être exprimé. Chez Peer, l’impulsion à « être soi-même » peut très vite se dissoudre dans l’excuse de soi, l’appétit, la théâtralité ou l’exemption de l’obligation morale ordinaire. Le poème sépare donc le soi de l’affirmation de soi. Cette distinction explique en partie pourquoi il reste si stimulant. La culture moderne flatte souvent l’identité improvisée ; Peer Gynt continue de demander ce qui arrive lorsque l’improvisation devient une éthique.

Le problème de Peer n’est pas seulement qu’il ment. Son problème plus profond est qu’il traite chaque identité comme provisoire, sauf celle qui lui permet de continuer à désirer sans faire les comptes. Il peut être amant, aventurier, homme d’affaires, visionnaire, exilé ou pénitent selon le moment, mais aucun de ces rôles ne se durcit en caractère parce qu’il y entre de manière instrumentale. Il s’échappe toujours vers la version suivante de lui-même avant que la version présente puisse être mise à l’épreuve. La force tardive du poème vient de son refus de laisser ce schéma rester comique pour toujours. Une vie de révision narrative sans fin n’est pas seulement irresponsable ; elle risque de ne laisser derrière elle aucune personne durable.

C’est ici que l’errance célèbre du livre devient moralement sérieuse plutôt que simplement pittoresque. Peer voyage beaucoup, mais ce mouvement est centrifuge plutôt que formateur. Il ne s’agrandit pas par la rencontre ; il se disperse à travers les rencontres. Plus il improvise, plus la question de l’essence devient urgente. Ibsen fait de l’identité une question métaphysique sans perdre la question humaine. Qu’est-ce qui fait un soi lorsque la mémoire est sélective, que la responsabilité est différée et que le désir est autorisé à rebaptiser chaque compromis en nécessité ? Cette question donne au poème une postérité qui dépasse de loin sa surface folklorique.

L’œuvre est également perspicace sur la séduction, non seulement la séduction érotique mais aussi la séduction rhétorique. Peer survit par la parole. Il fait naître des possibles en les racontant. Il gonfle sa propre importance et entraîne d’autres personnes dans ces fictions, parfois avec malice, parfois de manière destructrice. Ibsen comprend à quel point un tel discours peut être attirant. Le poème ne nie pas la vitalité imaginative de Peer. Il montre pourquoi une vitalité imaginative dépourvue d’ossature éthique devient prédatrice, fuyante et, finalement, vide. C’est pourquoi l’antihéros reste si convaincant. Ce n’est pas un simple méchant. C’est un exemple de dons mal utilisés par quelqu’un qui veut les plaisirs de la singularité sans les charges de la forme.

Forces : souplesse tonale, pression symbolique et antihéros inoubliable

La première grande force de Peer Gynt est son personnage titre lui-même. Peer n’est pas aimable au sens rassurant du terme, et pourtant il est rarement ennuyeux. Ibsen lui donne assez d’esprit, d’audace et d’élan pour maintenir le poème en vie même lorsque le lecteur s’agace de lui. Cet équilibre est difficile. Trop de charme et la satire s’évapore ; trop de condamnation et le livre devient inerte. Peer Gynt trouve la juste mesure en faisant de la vitalité de Peer une partie du problème examiné. Nous continuons à le suivre parce qu’il ne cesse de produire du langage, de la fantaisie et du mouvement. Le poème nous demande ensuite de décider ce que vaut cette vitalité une fois dépouillée du romantisme de soi.

La deuxième force est la souplesse tonale. Peu d’œuvres du canon passent avec autant d’aisance de la comédie sociale au folklore grotesque, de la fantaisie lyrique à l’allégorie morale, puis au bilan spirituel tardif, tout en restant reconnaissables comme l’exploration d’une même faiblesse humaine. Cette ampleur tonale peut sembler indocile, mais, dans les passages les plus forts, elle est grisante. Ibsen sait rendre le poème comique sans trivialité, symbolique sans perdre sa mordacité et réflexif sans figer le mouvement dramatique. Le lecteur éprouve à plusieurs reprises un changement d’échelle : un instant, la vanité de Peer paraît seulement ridicule ; l’instant d’après, elle paraît symptomatique d’une culture ; plus tard, elle paraît ruinée métaphysiquement. Cette variation empêche l’œuvre de devenir monotone.

La troisième force est la pression symbolique. Même lorsque le poème est ample, il n’est pas arbitraire. Les rencontres se répondent. Des mondes semblent renvoyer à des mondes antérieurs ou les parodier. Les figures apparaissent non seulement comme des individus mais comme des épreuves, des tentations, des reproches ou des modèles alternatifs de continuité. Cela donne à l’œuvre une cohérence plus profonde que la simple netteté de l’intrigue. Une intrigue réaliste pourrait sembler plus linéaire, mais Peer Gynt obtient son unité par la récurrence et par le retour des thèmes. Le livre tourne sans cesse autour du même vide moral sous des angles différents, jusqu’à ce que ce vide lui-même devienne monumental.

Une autre force, et un atout pratique pour les lecteurs contemporains, est que l’œuvre accepte plusieurs portes d’entrée. L’un peut venir pour le folklore et rester pour la question de l’identité. Un autre peut venir par Ibsen et découvrir une forme plus vaste et plus étrange que prévu. Un troisième peut venir par la tradition de l’antihéros et reconnaître en Peer un précurseur de protagonistes ultérieurs qui parlent avec brio autour de leurs propres échappatoires. Cette polyvalence fait de Peer Gynt une recommandation solide pour les lecteurs qui utilisent une bibliothèque de critiques comme une carte de navigation. Ce n’est pas seulement un classique isolé ; c’est un texte de jonction reliant le drame en vers, la satire, le théâtre symbolique et la littérature moderne de l’identité instable.

Réserves et limites

Les limites du livre sont réelles, et les nommer rend la recommandation plus utile. La réserve la plus évidente est le relâchement structurel. Peer Gynt est épisodique par conception, mais une conception épisodique impose tout de même des exigences de patience. Certains lecteurs trouveront que la liberté scénique du poème produit de l’ivresse ; d’autres auront l’impression que certains passages s’étirent ou répètent une idée déjà formulée. Si vous recherchez la compression accumulative d’un drame réaliste solidement construit, l’ensemble peut vous sembler ample au point d’être lourd. L’œuvre mérite son étendue par la variété des pressions qu’elle organise, non par un resserrement progressif de l’intrigue.

À cela s’ajoute la question des ruptures de ton. Ibsen demande au lecteur de passer de la comédie paysanne au grotesque fantastique, de la satire à l’élan lyrique, de l’étalage bravache de soi à une peur métaphysique tardive. Tous les lecteurs ne trouveront pas chaque transition également convaincante. Pour certains, les traits mêmes qui rendent le poème distinctif le rendront instable. C’est une réaction légitime. Pourtant, même lorsque l’œuvre paraît inégale, cette inégalité appartient souvent à son sujet. Peer vit sa vie comme une suite d’humeurs, de rôles et d’échappatoires plutôt que comme un continuum discipliné. La forme enregistre cette volatilité au lieu de la lisser.

Il faut aussi évoquer la profondeur émotionnelle de certains personnages secondaires. Parce que le poème repose sur les échappatoires spirituelles et théâtrales de Peer, les autres personnes peuvent parfois apparaître davantage comme des figures symboliques que comme des êtres pleinement autonomes. Ce n’est pas toujours un défaut ; la concentration symbolique fait partie de la méthode du poème dramatique. Mais les lecteurs venant de la densité psychologique des pièces en prose plus tardives risquent de regretter la texture domestique ou sociale plus ample disponible ailleurs chez Ibsen. C’est l’une des raisons pour lesquelles Une maison de poupée offre un si révélateur point de comparaison : elle montre ce qui se produit lorsque Ibsen passe de l’errance symbolique panoramique au réalisme social compact.

Enfin, l’œuvre dépend un peu de la traduction, et cela mérite d’être dit. Comme ses effets reposent sur la vivacité tonale, l’exagération comique, l’élan lyrique et les changements soudains de registre, différentes versions anglaises peuvent modeler sensiblement l’expérience de lecture. Cela ne rend pas le livre inaccessible. Cela signifie simplement qu’une part de son éclat tient non à des rebondissements isolés, mais au mouvement de la parole, au tempo et à l’idiome. Les lecteurs qui restent à distance d’une version peuvent encore admirer le dessin sous-jacent, mais ils doivent savoir que le traitement verbal importe ici davantage que dans une allégorie purement schématique.

Adéquation au lectorat, à la scène et difficultés possibles

Peer Gynt convient surtout aux lecteurs qui apprécient les classiques qui ne se soumettent pas parfaitement aux règles d’un genre unique. Si vous aimez les poèmes dramatiques, les antihéros satiriques, les textures folkloriques et les livres prêts à laisser au symbolisme une véritable fonction narrative, c’est un excellent choix. Il convient aussi aux lecteurs intéressés par les œuvres de l’auto-invention, surtout lorsque celle-ci n’est pas célébrée comme une libération mais mise à l’épreuve comme une fuite. Ces lecteurs trouveront un texte intellectuellement actif même lorsqu’il est ludique, et ludique même lorsqu’il devient sévère.

Le livre convient particulièrement bien aux lecteurs qui comparent d’anciens ouvrages hybrides plutôt que de rester dans le seul cadre du réalisme moderne. Si l’ambition métaphysique changeante de Faust vous attire, Peer Gynt offre un pendant plus satirique et plus antihéroïque. Si l’incertitude théâtrale épurée de En attendant Godot vous intéresse, Peer Gynt propose un monde beaucoup plus peuplé et plus scénique, mais hanté par une question proche sur ce qui demeure lorsque l’habitude et le retard définissent une vie. Ce sont des rapprochements féconds parce qu’ils montrent différentes formes dramatiques aux prises avec le soi, l’évitement et le vide spirituel.

L’adéquation à la scène est légèrement différente de l’adéquation au lecteur. Le poème devrait plaire aux gens de théâtre et aux spectateurs qui accueillent volontiers la stylisation, la condensation et la transformation imaginative plutôt qu’un réalisme documentaire. Sa meilleure vie scénique dépend de la visibilité du motif à travers des épisodes discontinus. Les lecteurs capables de penser en termes scéniques tout en lisant y trouveront souvent davantage, parce que le livre est rempli d’entrées, de tableaux, d’épreuves et de retours qui invitent une attention sensible à la performance. À l’inverse, ceux qui veulent un réalisme psychologiquement continu, clos sur des pièces, préféreront peut-être les pièces plus tardives d’Ibsen ou d’autres drames du rayon.

Qui pourra éprouver des difficultés ? Les lecteurs qui ont besoin d’un protagoniste conventionnellement admirable, d’une intrigue linéaire disciplinée ou d’un monde constamment réaliste risquent de trouver Peer plus épuisant qu’éclairant. Les lecteurs qui n’aiment pas la pression allégorique peuvent également lui résister. Aucune de ces réactions n’a quelque chose de philistin. Elles identifient simplement le contrat du poème. Peer Gynt vous demande d’accepter un protagoniste dont l’énergie est moralement compromise, une structure qui erre parce que l’errance est le sujet, et un mode poético-dramatique qui maintient la réalité littérale dans un état de porosité. Si ce contrat vous semble vivant plutôt qu’irritant, les récompenses sont substantielles.

Contexte et alternatives

Dans l’ensemble de l’œuvre d’Ibsen, Peer Gynt est précieux en partie parce qu’il montre combien de registre se cache derrière l’image simplifiée d’un Ibsen réduit au grand anatomiste des salons bourgeois. Les lecteurs qui le connaissent surtout par l’exactitude sociale d’Une maison de poupée seront peut-être frappés par l’ampleur et l’étrangeté d’ici. Cette surprise est salutaire. Elle révèle un Ibsen intéressé non seulement par les mécanismes sociaux, mais aussi par le mythe, la fantaisie, la caricature et la frontière instable entre vie intérieure et emblème scénique. Peer Gynt ne remplace pas les pièces ultérieures ; il élargit l’image de ce qu’Ibsen savait faire.

Plus largement, le poème occupe une place éclairante dans l’histoire de l’antihéros. Peer n’est ni le héros tragique au sens ancien et élevé, ni l’homme quelconque du réalisme moderne. Il est un précurseur de figures plus tardives dont l’éloquence, l’appétit et l’imagination d’excuse deviennent l’objet principal de la critique. Cela rend le livre utile non seulement comme artefact national ou historique, mais aussi comme élément d’une question littéraire plus vaste : quels types de protagonistes peuvent porter une œuvre sérieuse une fois l’héroïsme lui-même devenu suspect ?

Pour les alternatives, la meilleure suite dépend de ce que vous valorisez le plus dans Peer Gynt. Si vous voulez une autre œuvre dramatique ample, hybride et portée par les idées, consacrée à l’effort et à l’auto-illusion, Faust est le compagnon le plus évident. Si vous voulez voir Ibsen canaliser la pression morale dans un dispositif social beaucoup plus resserré, Une maison de poupée est à la fois le correctif et le complément. Si vous êtes moins attiré par le folklore que par le résidu existentiel du retard, de la répétition et de l’incapacité à atteindre un soi solide, En attendant Godot offre un pendant moderne épuré.

Les lecteurs qui explorent plus largement cette étagère devraient aussi garder le contexte de catégorie à l’esprit. Peer Gynt relève naturellement des poésie et théâtre, mais il récompense aussi les lecteurs qui parcourent la littérature classique à la recherche d’œuvres qui font davantage que conserver du prestige. Il est particulièrement utile en lecture comparative. Pris isolément, il peut paraître excentrique ou diffus. À côté d’autres grands drames, sa singularité s’aiguise : plus folklorique qu’un Ibsen domestique, plus satirique que bien des quêtes spirituelles, plus ample que l’absurde moderne et plus antihéroïque que le titre ne le laisserait d’abord supposer.

Verdict final

Peer Gynt n’est pas un chef-d’œuvre parfaitement lisse au sens d’une forme sans aspérité. C’est quelque chose de plus volatile et, pour le bon lecteur, de plus intéressant : un poème dramatique d’une grande ampleur qui se sert de l’errance antihéroïque pour examiner si une vie peut se mener à coups de bluff, d’appétit, de fantaisie et de révisions permanentes de soi. Ses plus beaux passages sont drôles, dérangeants, d’une grande richesse symbolique et, à l’occasion, étonnamment sévères. Ses passages plus faibles peuvent s’étirer, se cabrer ou risquer la surcharge. Mais même ces risques appartiennent à une œuvre qui cherche une échelle que le seul réalisme ne pouvait contenir.

C’est pourquoi le livre mérite encore une recommandation de premier plan. Ses forces sont peu communes : un protagoniste qui demeure théâtralement vivant sans devenir moralement approuvé, un monde folklorique qui fait aussi office de satire, et une question centrale de l’identité qui ne cesse de s’élargir de la comédie au jugement. Ses réserves sont tout aussi nettes : mouvement épisodique, volatilité tonale et forme hybride qui demande au lecteur de faire la moitié du chemin. Pour ceux qui sont prêts à accepter ce contrat, Peer Gynt est bien davantage qu’une curiosité canonique. C’est l’une des grandes études littéraires de l’homme qui ne cesse de s’échapper de lui-même jusqu’au moment où l’évasion commence à ressembler à l’anéantissement.

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