Critique de livre

Critique de Faerie Queene

Une lecture critique de la romance allégorique en six livres d’Edmund Spenser, comme mécanique formelle, fantasme politique et épreuve éthique.

Auteur
Edmund Spenser
Première publication
1596
Couverture de The Faerie Queene
Couverture fournie par Open Library ; l'illustration de l'édition peut différer du texte critiqué.
Voir la source https://openlibrary.org/books/OL551935M/The_faerie_queene

critique de Faerie Queene : l’épopée en six livres comme machine de la vertu

Cette critique de Faerie Queene considère le poème d’Edmund Spenser comme l’œuvre canonique en six livres achevée pour l’impression en 1596, et non comme le seul premier ensemble publié en 1590 ni comme le témoignage fragmentaire ultérieur de 1609. Les livres I à III parurent en 1590 ; les livres IV à VI furent publiés avec eux en 1596 ; le projet moral annoncé en douze livres ne fut jamais achevé. Les Cantos of Mutabilitie, imprimés en 1609, accentuent l’impression d’inachèvement, mais ne complètent pas les livres VII à XII.

La grandeur du poème tient à la manière dont il fait se heurter aventure, doctrine, éloge et désir. Spenser n’écrit pas une allégorie qu’il suffirait de déchiffrer une fois pour la remiser. Ses chevaliers, demeures, monstres, tentations et paysages appellent une lecture morale, mais fonctionnent aussi comme des épisodes de roman, avec rythme, suspense, spectacle et beauté. Voilà pourquoi le poème demeure important dans la poésie et théâtre : sa pensée se déploie sous la pression du vers, et non dans une leçon détachable.

La strophe spensérienne est une mécanique, non un ornement

L’unité qui entraîne le poème est la strophe spensérienne : huit vers en pentamètres iambiques, suivis d’un alexandrin, selon le schéma de rimes ababbcbcc. Son effet est architectural. Les rimes entrelacées retiennent le lecteur à l’intérieur d’une scène, tandis que le long vers final peut conclure, ralentir, assombrir ou élargir la conséquence morale. La strophe diffère sans cesse la clôture avant de sembler l’accorder.

Ce délai importe parce que le poème porte sur un jugement à former. Un combat, une séduction, une procession ou une pause pastorale se présente rarement comme un simple incident. La strophe donne à chaque épisode une petite instance d’appel : l’image devient action, l’action devient interprétation, et l’alexandrin étire l’interprétation. Dans une forme plus brève en distiques, nombre de ces moments se refermeraient brutalement. Chez Spenser, ils résonnent et deviennent parfois d’une beauté suspecte.

La beauté fait partie du risque. Le Bower of Bliss, les armures serties de joyaux, les cortèges, les jardins, les blessures, les voiles et les processions ne se bornent pas à illustrer vertus et vices. Ils attirent le lecteur vers les surfaces mêmes que le poème lui demande de juger. Cette tension rend Spenser plus intéressant qu’un manuel moral bien ordonné.

Six livres de vertus, six quêtes instables

Le livre I, consacré à la Sainteté, offre le point d’entrée le plus clair. Redcrosse chevauche avec Una, est égaré par Archimago, pris dans les rets de Duessa, enivré par la fausse grandeur d’Orgoglio, presque brisé par Désespoir, restauré dans la House of Holiness, puis finalement éprouvé face au dragon. Le modèle est doctrinalement protestant ; sur le plan dramatique, il concerne aussi la mauvaise lecture : les fausses images prennent pouvoir parce que Redcrosse recherche une certitude rapide.

Le livre II, consacré à la Tempérance, se tourne vers Guyon. Mammon lui propose une descente dans le monde souterrain scintillant de la richesse, tandis que le Bower of Bliss d’Acrasia éprouve la capacité de la tempérance à distinguer la discipline de la haine du plaisir. L’épisode est moralement sévère et sensuellement luxuriant : le poème condamne donc l’enchantement tout en le donnant à voir. Les lecteurs qui apprécient la poésie morale classique pourront trouver un contraste éclairant dans Fasti, où l’ordre du calendrier se heurte lui aussi au désir narratif.

Le livre III, consacré à la Chasteté, appartient de la façon la plus mémorable à Britomart et à sa quête d’Artegall. La chasteté n’est pas ici une pureté passive. Britomart avance armée, désirante, égarée, courageuse et chargée d’histoire. Le livre IV mêle ensuite amitié et cour jusqu’à rendre la loyauté compétitive, érotique et socialement exposée. Les vertus de Spenser ne restent jamais longtemps des étiquettes abstraites : elles doivent survivre à l’embarras, à la rivalité, au déguisement et au délai.

Le livre V, consacré à la Justice, est le plus difficile sur le plan éthique. Artegall et Talus de fer poursuivent Irena et Grantorto au nom d’une vision de la correction qui devient facilement coercition. La pression de l’actualité, notamment l’ombre de l’Irlande et de la domination coloniale, donne à la justice l’apparence d’une pratique efficace, violente et politiquement compromise. Le livre VI, consacré à la Courtoisie, change de registre avec Calidore, Pastorella, le retrait pastoral et la Blatant Beast. La courtoisie devient un art social fragile, toujours vulnérable à la rumeur, au désir et au bruit public.

Allégorie, politique et refus d’un code simple

Spenser écrit en adressant un compliment de cour au pouvoir élisabéthain, en menant une polémique protestante contre des figures et des pratiques catholiques, et en mobilisant des inquiétudes politiques circonstanciées qu’aucune lecture responsable ne devrait lisser. Pourtant, le poème s’affaiblit dès que chaque personnage est traité comme un chiffre unique. Duessa n’est pas seulement une institution ; Archimago n’est pas seulement un adversaire ; Britomart n’est pas seulement une vertu. Ces figures sont façonnées par une force allégorique, mais elles agissent aussi comme des personnages du roman.

Cette méthode mixte donne au poème son ampleur. Le roman de quête apporte le mouvement. L’allégorie morale apporte le dessin d’ensemble. L’éloge de cour apporte ambition et flatterie. L’argument protestant apporte urgence et exclusion. L’actualité politique apporte le danger. Ces modes ne s’harmonisent pas durablement. Ils frottent les uns contre les autres, et ce frottement est souvent l’essentiel.

La construction anticatholique est centrale, non accessoire. Il en va de même de l’altérisation religieuse, du langage racialisant, de la suspicion genrée et de l’idéalisation de l’autorité. La violence du livre V est particulièrement troublante, car elle peut faire passer la domination pour un ordre purificateur. Une lecture sérieuse doit percevoir l’art sans blanchir la politique. Le poème relève de la littérature classique précisément parce qu’il est à la fois historiquement puissant et éthiquement ouvert à la critique.

Genre, violence et piège de la sensualité

Le traitement du genre compte parmi les domaines les plus riches et les plus épineux du poème. Britomart est une invention magistrale : active, désirante, guerrière et moralement exigeante. Pourtant, beaucoup de femmes y sont agencées comme des épreuves, des emblèmes, des menaces, des prix ou des scènes où une valeur est en péril. La vérité d’Una, la duplicité de Duessa, le plaisir d’Acrasia, la vulnérabilité pastorale de Pastorella, ainsi que les nombreux corps féminins menacés ou idéalisés, révèlent combien le poème rend souvent la vertu lisible en faisant peser une pression sur les femmes.

La violence présente une ambiguïté semblable. Le combat contre le dragon, la mise à mort des géants, le sauvetage, le châtiment et l’application de fer imposée par Talus relèvent tous de l’énergie romanesque. Mais le goût du poème pour la correction peut se durcir en spectacle. Le lecteur est invité à applaudir le rétablissement, alors que les moyens de ce rétablissement sont souvent sévères. Cette tension éthique distingue Spenser d’un éclat mock-épique plus léger, tel que The Rape of the Lock, où la violence sociale est miniaturisée sous une forme comique éblouissante.

La sensualité de Spenser complique tout jugement. Il peut rendre un faux jardin plus mémorable qu’une doctrine vraie, une image dangereuse plus séduisante qu’une correction sobre. Ce n’est pas un échec de maîtrise. C’est la plus profonde honnêteté du poème face à la tentation : l’erreur persuade parce qu’elle possède forme, musique, couleur et sens du moment.

Comment le lire sans feindre qu’il est facile

La meilleure première voie consiste à lire le livre I avec des notes. Redcrosse, Una, Archimago, Duessa, Désespoir, la House of Holiness et le dragon donnent suffisamment d’éléments de la méthode du poème pour apprendre au lecteur le fonctionnement des livres suivants. Ensuite, il peut choisir de poursuivre dans l’ordre ou de suivre les grandes figures : Guyon, Britomart, Artegall et Calidore.

N’attendez pas l’économie narrative moderne. Attendez-vous à des entrées répétées, des reconnaissances différées, des orthographes archaïques, des inversions syntaxiques et des épisodes qui paraissent suspendre le récit afin d’épaissir son climat moral. Pour la plupart des lecteurs, une bonne édition annotée n’est pas facultative : elle fait la différence entre l’endurance et l’interprétation active.

Il ne faut pas non plus traiter le dessein inachevé comme un défaut à ignorer. La structure projetée en douze livres promet une architecture morale totale que l’histoire ne fournit pas. Les Cantos of Mutabilitie de 1609 intensifient cette absence en rouvrant les questions du changement, de la nature et de l’ordre, alors même que le poème en six livres a déjà formulé ses prétentions.

Pour les lecteurs qui veulent se constituer un contexte, il est utile de placer Spenser à côté d’autres modes, plutôt que seulement auprès d’autres épopées. La condensation de Gedichte montre comment la reprise lyrique peut opérer à une échelle radicalement plus réduite, tandis que Veinte poemas de amor y una cancion desesperada offre une autre épreuve de la beauté sensuelle, du désir et de la distance éthique.

Conclusion : un poème magnifique qu’il faut lire contre lui-même

The Faerie Queene n’est pas un monument lisse. C’est une vaste structure inachevée, d’une brillance formelle remarquable, où la vertu est mise en scène par l’erreur, le spectacle, la séduction, le conflit religieux, le désir politique et la force coercitive. Sa strophe enseigne le délai ; son roman enseigne le désir ; son allégorie enseigne la vigilance ; sa politique exige la résistance.

Cette combinaison rend le poème exigeant au meilleur sens comme au plus difficile du terme. Les lecteurs qui recherchent la rapidité, la simplicité ou un contrat éthique net devraient commencer ailleurs. Ceux qui acceptent de travailler avec les annotations, la répétition et l’inconfort trouveront l’un des moteurs les plus puissants de la poésie anglaise : une œuvre dont la beauté est inséparable de ses arguments, et dont les arguments deviennent plus révélateurs lorsque sa beauté est autorisée à les troubler.

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