Critique de livre

Critique de Henry James and H.G. Wells

Une critique professionnelle de Henry James and H.G. Wells comme histoire littéraire documentaire sur l’amitié, le désaccord artistique et deux idées rivales du roman moderne.

Auteur
Leon Edel and Gordon N. Ray
Première publication
1958
Couverture de Henry James and H.G. Wells
Couverture fournie par Open Library ; l'illustration de l'édition peut différer du texte critiqué.
Voir la source https://openlibrary.org/works/OL276359W

critique de Henry James and H.G. Wells : une querelle littéraire qui compte encore

Cette critique de Henry James and H.G. Wells soutient que le livre compte surtout comme histoire littéraire documentaire : non pas comme le vestige de deux noms célèbres qui se croisent à peine, mais comme l’enregistrement ramassé d’une amitié tendue jusqu’à devenir théorie. Dans ce qu’il a de meilleur, il montre pourquoi James et Wells ont pu s’estimer personnellement tout en devenant les symboles de deux instincts littéraires opposés. L’un considère la fiction comme un art difficile de la conscience, du choix et de la forme. L’autre la considère comme un véhicule à la hauteur de la vitesse de la vie moderne, du débat public et de l’imagination sociale.

Cette tension donne au livre sa vraie valeur. Lu rapidement, il peut passer pour une annexe mineure aux carrières de deux auteurs majeurs. Lu sérieusement, il devient un guide remarquablement utile d’une transition plus vaste dans la prose anglaise : du prestige, à la fin du XIXe siècle, d’un réalisme raffiné vers une conception plus impatiente, plus tournée vers les idées et plus exposée socialement de ce que le roman devrait accomplir. Le conflit James-Wells n’est pas intéressant parce que les amitiés littéraires s’aigrissent parfois, mais parce que celle-ci s’est aigrie le long d’une véritable ligne de fracture de la culture littéraire moderne.

La meilleure raison de lire ce livre est donc critique plutôt qu’antiquaire. Il aide à comprendre pourquoi James pouvait juger Wells énergique, doué et important, tout en ayant le sentiment qu’il sacrifiait trop de rigueur formelle à l’urgence de l’actualité. Il aide aussi à comprendre pourquoi Wells pouvait admirer l’intelligence de James tout en traitant de plus en plus son style tardif comme trop clos, trop délicat, trop détaché du monde dense, technique et démocratique que la fiction moderne devrait affronter directement. C’est là que se situe l’argument vivant du livre.

Ce que c’est comme livre, et pourquoi la distinction importe

Le titre peut tromper les lecteurs qui s’attendent soit à une biographie standard, soit à un essai critique parfaitement unifié. Un livre de ce type appartient généralement à une zone intermédiaire entre critique, correspondance, souvenir de type mémoriel et cadrage éditorial. Cette zone importe. L’histoire littéraire documentaire est rarement élégante au sens où l’est un essai achevé. Elle se construit à partir d’occasions : lettres, jugements rétrospectifs, réactions, introductions et survie d’un désaccord.

Autrement dit, l’expérience de lecture tient moins à un récit continu qu’à une accumulation. Sa valeur vient du fait qu’on voit deux écrivains se définir l’un par rapport à l’autre, tantôt directement, tantôt de biais. Les lecteurs qui aiment Histoire et idées reconnaîtront le plaisir propre à ce type de livre : c’est le genre d’ouvrage qui transforme une personnalité en preuve intellectuelle. Ceux qui attendent l’arc fluide d’un roman, ou même l’ossature ferme d’une monographie suivie, devront peut-être réajuster leur attente.

Ce réajustement en vaut la peine, parce que le livre se tient à un point de rencontre particulièrement fécond. Il appartient à littérature classique parce qu’il éclaire de l’intérieur des auteurs canoniques, mais il appartient aussi à l’histoire de la critique, parce qu’il met en scène un désaccord sur la finalité même de la littérature. La forme documentaire n’est pas un défaut à excuser. C’est le medium par lequel la véritable dispute devient visible.

L’amitié, l’estime et la rupture

L’une des forces du livre est qu’il redonne à la relation James-Wells son échelle personnelle sans réduire le tout à la psychologie. Il y avait ici une véritable estime. Wells ne traitait pas James comme un survivant négligeable d’une génération antérieure, et James ne balayait pas Wells comme un marchand de sensations vulgaires. Chacun reconnaissait la force de l’autre. Cette reconnaissance est essentielle, car l’antagonisme tardif n’a de poids que si l’estime initiale était assez réelle pour rendre la déception significative.

Pourtant, l’amitié portait une tension interne. James incarnait un idéal de sérieux artistique lié à la tact, à l’indirection, à la densité de la perception et à l’intelligence formatrice de la forme. Wells incarnait la vitesse, l’amplitude, l’appétit public et une fiction prête à toucher la science, la politique, la classe sociale, l’éducation et l’avenir sans s’en excuser. Ce ne sont pas seulement des styles différents. Ce sont des responsabilités différentes pour le romancier.

À mesure que la relation se détériore, ce qui se dessine n’est pas simplement une vanité blessée, mais une incompatibilité de priorités. L’énergie sociale de Wells pouvait apparaître à James comme une impatience à l’égard de l’art lui-même, comme si la fiction devenait du journalisme par d’autres moyens ou une prophétie sans forme suffisante. Le scrupule esthétique de James pouvait apparaître à Wells comme un raffinement noble mais contraignant, un art trop dévoué à sa propre maille fine pour affronter le désordre de la vie collective moderne. Leur désaccord est devenu durable parce que chacun, d’une certaine manière, avait raison sur les limites de l’autre.

C’est ce qui fait du livre bien plus qu’un recueil d’anecdotes. Les recueils documentaires plus faibles offrent des épisodes et une atmosphère, mais peu de nécessité interprétative. Celui-ci aide à voir comment les amitiés entre écrivains peuvent servir de chambre de pression pour l’histoire littéraire. Le refroidissement affectif de l’amitié et l’aiguillage des idées appartiennent à la même histoire.

Le débat central : art du roman contre urgence sociale

La question majeure n’est pas de savoir lequel des deux a « gagné ». Elle est de savoir si la fiction doit d’abord répondre à la forme ou à la vie en mouvement. Le versant de James, dans sa formulation la plus forte, soutient qu’un roman gagne en sérieux par la composition, le point de vue, la tension dramatique et l’intelligence morale incarnée dans la forme. Pour James, un roman n’est pas meilleur parce qu’il traite simplement de sujets plus vastes. L’ampleur du sujet ne sauve pas la mollesse de l’exécution. Un livre sur la société peut encore échouer comme art s’il n’organise pas l’expérience avec assez de discrimination.

Le versant de Wells, dans sa formulation la plus forte, soutient que la fiction devient dérisoire lorsqu’elle protège sa pureté formelle de l’urgence de l’époque. Le monde moderne, tel que Wells le comprenait, était saturé de systèmes, de masses, de technologies, d’institutions et d’avenirs qui appelaient un traitement littéraire. Un roman trop absorbé par une intériorité cultivée pouvait commencer à paraître socialement évasif. Wells voulait que la fiction se déplace, argumente, intervienne, élargisse son champ au-delà des subtilités closes d’une perception élitaire.

Présentée ainsi, l’opposition James-Wells peut paraître schématique. La valeur du livre est justement de rendre la friction concrète. James n’est pas simplement « pour le style », et Wells n’est pas simplement « pour les idées ». James attache une grande importance au sérieux moral, mais il le situe dans la discipline qui consiste à rendre la conscience et la relation. Wells s’intéresse à la puissance imaginative, mais refuse de confiner cette puissance à la scène impeccablement tenue. Leur différend porte en réalité sur l’échelle, la pertinence et les moyens par lesquels la fiction rencontre le réel.

C’est pourquoi le livre peut affiner la lecture des œuvres majeures des deux auteurs. Après avoir passé du temps avec cette matière, The Ambassadors apparaît encore davantage comme une défense de la forme intérieure jamesienne en tant qu’instrument de connaissance plutôt qu’ornement du goût. Et The Time Machine apparaît encore plus clairement comme partie intégrante de la détermination plus vaste de Wells à rendre la fiction assez mobile pour l’histoire, l’angoisse de classe et la possibilité collective. Le document ne remplace pas les romans. Il aide à expliquer leurs températures différentes.

Ce que le dossier documentaire réussit particulièrement bien

La meilleure histoire littéraire documentaire donne aux lecteurs trois choses à la fois : la chronologie, la pression et l’asymétrie. Ce livre fait les trois. La chronologie compte, parce que les disputes entre écrivains naissent rarement déjà formulées ; elles se durcissent avec le temps. La pression compte, parce que le désaccord ici n’a rien d’une discussion abstraite de séminaire. Il est enveloppé dans l’amitié, la réputation, le changement de génération et la crainte d’être mal compris par quelqu’un qu’on respecte. L’asymétrie compte, parce que James et Wells ne sont pas des miroirs l’un de l’autre. Ils n’ont pas perdu la même chose dans la querelle, et ils n’ont pas décrit les enjeux dans le même registre.

Autre force : la matière documentaire conserve le décalage. Un essai critique très poli peut aplanir un conflit de façon trop efficace. Les lettres et les documents connexes laissent souvent apparaître des bords irréguliers : impatience, affection, justification de soi, exagération et accent stratégique. Ces qualités ne sont pas du bruit. Elles font partie des preuves. L’histoire littéraire s’appauvrit lorsqu’elle fait comme si les écrivains ne se rencontraient qu’en positions stables dans un programme de cours.

C’est aussi là que le livre gagne une valeur particulière pour les lecteurs qui s’intéressent à la critique comme pratique vivante plutôt que comme verdict rétrospectif. Le débat James-Wells anticipe des disputes ultérieures sur le réalisme, l’expérimentation, la responsabilité sociale et l’autonomie artistique. Les lecteurs sensibles à ces questions trouveront peut-être ce livre plus éclairant que certaines théories abstraites, parce que les enjeux apparaissent là où ils ont été vécus : dans le jugement, l’agacement, l’admiration et le désaccord public.

Il se marie aussi bien avec des textes critiques plus programmatiques. A defence of poetry, by P.B. Shelley défend l’importance de l’art sur un mode hautement romantique ; A Room of One's Own demande quelles conditions matérielles et institutionnelles façonnent la production littéraire. La matière James-Wells est moins systématique que l’un ou l’autre, mais à certains égards plus dramatique. Elle montre un principe littéraire sous contrainte interpersonnelle.

Limites : ce que la correspondance et l’histoire littéraire ne peuvent pas faire

Les réserves sont réelles, et une bonne critique doit les formuler clairement. La correspondance est révélatrice, mais elle n’offre pas une vérité transparente. Les écrivains jouent un rôle dans leurs lettres. Ils contrôlent le ton, flattent, esquivent, dramatisent et simplifient parfois leur propre position pour l’effet immédiat. Même lorsque le sentiment est sincère, le document reste partiel. Une lettre peut très bien saisir la chaleur d’un moment ; elle ne peut pas, à elle seule, trancher un débat esthétique d’ensemble.

Il y a aussi le danger de surinterpréter la querelle comme une carte complète du roman du début du modernisme. James et Wells sont importants, mais ils ne constituent pas tout le champ. Si le livre est lu trop étroitement, il peut encourager une fausse alternative : art contre société, intériorité contre pertinence, forme contre énergie. La véritable histoire littéraire est plus embrouillée que cela. Beaucoup d’auteurs ultérieurs absorbent ces deux pressions à la fois, et même James et Wells sont plus divers que leur désaccord ne le laisse parfois entendre.

Les livres documentaires dépendent aussi fortement du montage et du cadrage. Le choix des pièces infléchit l’accent. Un volume penché du côté de James peut donner à Wells une allure impatiente ou grossière ; un volume penché du côté de Wells peut faire paraître James précieux ou fuyant. Le lecteur doit donc rester attentif à l’appareil, à l’ordre des pièces et aux commentaires explicatifs. La preuve compte, mais la main qui l’organise compte aussi.

Enfin, ce n’est pas le meilleur point d’entrée pour un lecteur qui ne connaît vraiment aucun des deux auteurs. Le livre devient plus riche lorsque le lecteur sait déjà quelque chose du style tardif de James ou de la fiction argumentative de Wells. Sans ce sens préalable, le débat peut sembler trop formaliste d’un côté et trop généralisant de l’autre. Le contexte approfondit ici l’expérience au lieu de l’encombrer.

Qui devrait le lire, et qui préférera peut-être une autre porte d’entrée

Le livre convient avant tout aux lecteurs qui apprécient la critique littéraire, le contexte biographique et la manière dont des fragments documentaires peuvent éclairer des œuvres achevées. Les étudiants de la fiction moderne, les lecteurs de correspondances d’auteurs et tous ceux que fascinent les mouvements littéraires devenant des arguments personnels constituent le public naturel. Il est particulièrement gratifiant pour les lecteurs prêts à supporter la tension au lieu d’exiger un vainqueur.

Il est moins adapté à ceux qui cherchent une introduction biographique à l’un ou l’autre homme, ou une histoire explicative du roman en ligne droite. Si l’intérêt principal porte sur James en tant qu’artiste, il est peut-être plus judicieux de commencer par l’un de ses romans. Si l’intérêt principal porte sur Wells comme imagination publique, un grand roman de Wells offre une rencontre plus directe. Ce livre est plus fort comme compagnon, charnière ou texte d’approfondissement.

Il aide aussi d’aimer les livres qui laissent au lecteur une part du travail d’interprétation. La critique documentaire ne donne pas volontiers des conclusions toutes faites, et c’est une part de sa dignité. Sa récompense n’est pas la sensation nette d’avoir maîtrisé un sujet, mais la sensation plus intéressante d’avoir compris pourquoi un désaccord est resté sans conclusion.

Alternatives et meilleur chemin de lecture ensuite

Pour les lecteurs qui veulent le versant James de l’argument dans la pratique artistique plutôt que sous forme documentaire, The Ambassadors est une excellente étape suivante. Il montre à quel point James croyait que la perception elle-même pouvait être dramatique et moralement exigeante. Pour ceux qui veulent la force imaginative et sociale de Wells à pleine puissance, The Time Machine reste un contraste excellent, non parce qu’il énonce un manifeste, mais parce qu’il montre à quelle vitesse Wells transforme la spéculation en pensée publique.

Les lecteurs qui cherchent une critique plus large de la valeur littéraire plutôt qu’une querelle entre écrivains pourront se tourner vers A Room of One's Own ou A defence of poetry, by P.B. Shelley. Woolf est plus forte sur les institutions et les conditions de l’écriture ; Shelley est plus grandiose sur la vocation civilisatrice de l’art. Tous deux aident à replacer le conflit James-Wells dans des débats plus longs sur ce que la littérature doit au monde.

À l’échelle du site, le contexte de rayon le plus utile est l’intersection entre Histoire et idées et littérature classique. C’est là que le livre devient lisible comme autre chose qu’un simple dossier annexe. C’est une étude de la manière dont les grandes formes littéraires se défendent lorsque la modernité change les règles.

Bilan final

Henry James and H.G. Wells mérite de figurer dans une bibliothèque sérieuse parce qu’il consigne un désaccord assez personnel pour blesser et assez vaste pour survivre aux personnalités concernées. La thèse du livre, telle qu’on peut la tirer de la matière qu’il rassemble, est que la fiction moderne n’a pas avancé sur une seule route. Elle a progressé par le conflit entre des idées rivales du sérieux : l’une centrée sur la forme, la conscience et la discrimination artistique ; l’autre sur l’ampleur, le mouvement et la pertinence civique.

Ses forces sont substantielles. Il donne forme à l’amitié entre James et Wells, rend leur rupture intellectuellement signifiante et transforme la correspondance ou la preuve documentaire en une question vivante sur le roman. Ses limites sont tout aussi nettes. Il peut être fragmenté, dépend du cadrage éditorial et ne peut se substituer à la lecture des œuvres premières elles-mêmes.

Pour le bon lecteur, toutefois, ces limites relèvent du genre plus qu’elles n’en constituent un défaut. Ce n’est pas un livre qui clôt l’affaire. C’est un livre qui l’ouvre. C’est précisément pour cela qu’il demeure précieux. Les lecteurs intéressés par l’histoire littéraire, la critique et le déplacement de la fonction de la fiction devraient y voir bien plus qu’une curiosité. Ils devraient y trouver un débat concentré sur ce que le roman moderne tentait, et tente encore, de devenir.

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