Critique de livre

Critique d’On History

Dans On History, Eric Hobsbawm défend avec vigueur, mais non sans limites, le raisonnement historique, l’explication sociale et la responsabilité publique de l’historien.

Auteur
Eric Hobsbawm
Première publication
1997
Couverture de On History
Couverture fournie par Open Library ; l'illustration de l'édition peut différer du texte critiqué.
Voir la source https://openlibrary.org/works/OL495651W

Critique d’On History : à quoi sert l’histoire selon Hobsbawm

Cette critique d’On History part de la qualité essentielle du livre : pour Eric Hobsbawm, l’histoire est une discipline vouée à l’explication, et non un entrepôt de faits définitivement établis. Le recueil réunit vingt et un essais consacrés à la méthode historique, à l’histoire sociale, à Marx, au récit, au nationalisme, à la révolution russe et aux responsabilités qui incombent aux historiens lorsque le présent mobilise le passé à ses propres fins. Écrits dans des circonstances diverses, ces textes ne forment pas une démonstration continue. Une même conviction les relie toutefois : l’histoire importe parce que les sociétés ont besoin de méthodes rigoureuses pour comprendre le changement et parce que de mauvais récits du passé peuvent devenir des instruments d’identité, d’autorité et d’exclusion.

Cette conviction confère au livre à la fois son urgence et ses aspérités. Hobsbawm n’écrit pas en technicien neutre, extérieur à la vie politique. Il s’exprime en historien marxiste, au terme d’une longue carrière, avec une confiance affirmée dans l’explication sociale et une méfiance envers les démarches qui dissolvent le passé dans des récits concurrents sans les soumettre à une épreuve suffisante des faits. Ses engagements intellectuels sont manifestes, nullement accessoires. Il n’est pas nécessaire de les partager pour tirer profit du livre, mais il faut les prendre au sérieux.

La thèse centrale repose sur un double mouvement : une histoire responsable doit reconstruire des mondes différents du nôtre tout en se demandant comment les structures, les conflits et les mémoires reçues continuent de modeler le présent. Hobsbawm se montre particulièrement convaincant lorsqu’il explique pourquoi ni la distance de l’érudit collectionneur ni le slogan dicté par les préoccupations présentes ne suffisent. Le passé ne saurait prescrire directement une politique ; pourtant, les sociétés qui se croient affranchies de l’expérience historique s’exposent aux analogies sommaires et aux traditions fabriquées. Cet argument inscrit naturellement l’ouvrage dans la catégorie Histoire et idées d’UtoRead, où les thèses ambitieuses sont d’autant plus utiles que les limites de leurs preuves restent visibles.

Un recueil sur la méthode plutôt qu’un manuel

On History n’est pas un manuel d’initiation qui mènerait méthodiquement le lecteur des sources aux archives, puis aux notes de bas de page. Sa table des matières annonce un parcours plus mobile. Les premiers essais s’interrogent sur ce que l’histoire peut nous apprendre de la société contemporaine, sur les progrès éventuels de la connaissance historique et sur la manière dont les historiens peuvent envisager l’avenir. La partie centrale aborde l’histoire sociale, les économistes, l’engagement partisan, Marx et l’idée que tous les peuples ont une histoire. Les chapitres suivants traitent du récit, du postmodernisme, de l’histoire par le bas, de l’Europe, de la révolution russe, de la barbarie et de l’histoire identitaire.

Cette diversité constitue un atout, car elle montre la méthode mise à l’épreuve. Chez Hobsbawm, les idées sur la connaissance historique ne demeurent pas enfermées dans un compartiment philosophique étanche : elles sont confrontées à des domaines où catégories d’analyse et enjeux politiques pèsent lourd. Une réflexion sur l’histoire sociale doit affronter les questions d’échelle. Un essai sur l’Europe doit examiner qui ce nom inclut. Un chapitre sur la révolution russe soulève la difficulté d’écrire sur un événement dont les prolongements politiques influencent encore les interprétations. Le recueil passe ainsi sans cesse de la question abstraite au cas contesté.

Cette même diversité produit aussi des inégalités. Certains essais ont la densité d’interventions majeures ; d’autres conservent les traces de conférences ou de prises de position dans des débats qui étaient alors d’une actualité plus pressante. Les transitions entre les chapitres peuvent être abruptes. Le lecteur qui espère une théorie cumulative et unifiée de l’histoire devra établir lui-même des liens que le livre laisse souvent implicites. Mieux vaut donc le lire de manière sélective, mais non au hasard : suivre les ensembles consacrés à l’explication sociale, au marxisme et à la mémoire publique, puis revenir aux questions méthodologiques initiales à la lumière de ces exemples.

La force de l’explication sociale

La grande force de Hobsbawm tient ici à son refus de considérer les événements historiques comme allant de soi. Dates, décisions et personnages de premier plan comptent, mais ne deviennent intelligibles qu’au sein de relations plus vastes entre classes, économie, institutions, culture et action collective. Ses essais sur le passage de l’histoire sociale à une histoire de la société révèlent l’ambition de cette démarche. Il ne s’agit pas simplement d’ajouter les travailleurs ou les groupes marginalisés à un récit politique demeuré intact, mais de reconsidérer ce qui constitue un problème historique et la manière dont s’articulent les différents niveaux de l’expérience.

C’est là que l’héritage marxiste du livre se révèle le plus fécond. Hobsbawm invite à rechercher les conditions matérielles, les conflits d’intérêts et les transformations qui dépassent les intentions individuelles. Il ne réduit pas chaque événement à une cause économique mécanique ; l’ampleur même du recueil rend cette caricature difficile à soutenir. Marx fournit plutôt un réservoir de questions sur les modes de production, les rapports sociaux, l’idéologie et les changements de grande échelle. Ces questions peuvent rester utiles même lorsque le lecteur conteste les réponses proposées.

Cette méthode explique également l’intérêt que Hobsbawm porte à l’histoire par le bas. Restituer la vie des personnes laissées hors des archives des élites n’est pas présenté comme un supplément sentimental : cette démarche modifie l’explication du fonctionnement des processus historiques. La comparaison avec Idea de La Historia est éclairante. Les deux ouvrages remettent en cause des présupposés hérités sur la connaissance historique, mais les essais de Hobsbawm cherchent plus explicitement à relier l’expérience populaire à l’explication structurelle. Il réclame l’inclusion, sans renoncer à l’argument causal.

Les faits, l’objectivité et la responsabilité de l’historien

La leçon publique la plus durable du livre est que l’interprétation ne supprime pas les normes de validité. Les historiens sélectionnent, ordonnent et expliquent les faits ; ils ne se contentent pas de recopier le passé. L’existence de cette sélection ne signifie pourtant pas que tous les récits se valent. Hobsbawm affirme qu’il existe un monde accessible à l’enquête, qui résiste à l’invention. Cette position donne du poids à sa critique des modes intellectuelles qui relèguent les contraintes factuelles derrière la rhétorique ou l’identité.

Sa défense de la vérité historique convainc parce qu’elle s’accompagne d’une conscience de l’engagement partisan. Hobsbawm ne prétend pas que les historiens sont dépourvus de convictions ; les siennes sont trop évidentes pour qu’il adopte une telle posture. La question, plus difficile, consiste à savoir si ces convictions font naître de meilleures interrogations tout en restant soumises à l’épreuve des faits, ou si elles déterminent d’avance les conclusions. On History est précieux parce qu’il maintient cette tension au premier plan, même lorsque son auteur ne la résout pas entièrement.

Les essais sur les identités nationales et collectives précisent ce problème. Les communautés ont besoin de récits, mais l’utilité affective d’une histoire ne garantit pas son exactitude. Les historiens ont la responsabilité de mettre à l’épreuve les généalogies flatteuses, les fausses continuités et les mythes commodes pour le pouvoir. Ceux qui souhaitent une approche plus philosophique de la construction du savoir historique pourront rapprocher ce livre d’Idea de La Historia. Les deux ouvrages diffèrent par leur langue et leur tradition intellectuelle, mais tous deux font de l’interprétation elle-même un objet d’examen.

On appréciera aussi le refus de faire passer la prédiction pour une forme d’expertise. L’étude de l’histoire permet de discerner des régularités, des contraintes et des possibilités ; l’avenir n’est cependant pas une répétition régie par une loi simple. L’intérêt de Hobsbawm pour les rapports entre passé, présent et avenir relève donc surtout d’une discipline du jugement. L’histoire peut corriger la naïveté et élargir l’éventail des conséquences plausibles. Elle ne peut dispenser les citoyens ou les responsables politiques de choisir.

Les limites que font apparaître les engagements de Hobsbawm

Une évaluation sérieuse doit distinguer la clarté intellectuelle de la neutralité. Le marxisme de Hobsbawm lui offre des outils puissants pour expliquer les classes, la production, les conflits sociaux et la croissance des institutions modernes. Il fixe aussi des priorités susceptibles de reléguer d’autres dimensions de l’expérience au second plan. Les lecteurs sensibles à la religion, au genre, à la race, à l’empire ou à la force propre de la culture politique souhaiteront parfois une conception plus pluraliste des causes que celle proposée dans ces essais.

Le problème n’est pas que le livre adopte un point de vue : un ouvrage historique qui prétend n’en avoir aucun en possède généralement un qu’il n’a pas examiné. La difficulté apparaît lorsque la confiance placée dans une grande tradition explicative conduit à écarter trop vite les méthodes rivales. Hobsbawm peut être redoutable dans la polémique, et cette assurance contribue au plaisir de le lire. Elle peut aussi donner l’impression que les désaccords sont moins profonds qu’ils ne le sont en réalité. Ses critiques du postmodernisme et de l’histoire centrée sur les identités méritent discussion, mais il faut se garder d’en faire des verdicts définitifs sur des champs entiers.

Le temps a également transformé le débat. Publié en 1997, le recueil appartient à une époque où les discussions sur les grands récits, l’histoire sociale, le nationalisme et le postmodernisme revêtaient une intensité universitaire particulière. Les recherches ultérieures ont élargi les archives et reformulé nombre de ces controverses. Les essais ne sont pas pour autant obsolètes. Il convient de les lire historiquement : ce sont les interventions vigoureuses d’un historien majeur du XXe siècle, et non un panorama complet de l’historiographie actuelle.

La forme du recueil impose une autre limite. Les répétitions contribuent à son unité, mais les défenses récurrentes de l’explication sociale et de la contrainte factuelle peuvent sembler familières bien avant les derniers chapitres. Le lecteur en quête d’une progression fluide trouvera peut-être la construction lâche. À l’inverse, une vaste synthèse telle que The Enduring Vision fournit une ossature chronologique et des repères. Hobsbawm, lui, propose des arguments sur la manière dont cette ossature est construite et sur les raisons pour lesquelles les choix opérés importent.

À qui s’adresse On History ?

Le public idéal est celui qui aime déjà l’histoire et souhaite interroger les présupposés de son écriture. Les étudiants qui découvrent l’historiographie y trouveront des positions nettes à mettre à l’épreuve, notamment sur l’histoire sociale, l’analyse marxiste, le récit et les usages du passé. Les lecteurs qui se forment par eux-mêmes et ont déjà lu plusieurs récits historiques apprécieront eux aussi un ouvrage qui demande pourquoi certaines explications paraissent plus convaincantes que d’autres.

Le livre convient tout particulièrement à ceux qui acceptent de ne pas être d’accord. L’autorité de Hobsbawm tient à l’étendue de son savoir, à son expérience et à sa puissance argumentative, mais ses essais appellent une comparaison active plutôt que la déférence. Une lecture fructueuse consistera à noter les moments où ses explications structurelles éclairent un problème, ceux où ses engagements politiques orientent ses priorités, et ceux où une autre méthode pourrait faire ressortir ce que son cadre laisse dans l’ombre.

Ceux qui cherchent une première initiation à la recherche historique seront sans doute mieux servis par un manuel plus systématique. Les amateurs de biographies, de récits d’archives ou d’une narration historique unique trouveront également que ce recueil aborde leur sujet de manière indirecte. Le livre examine ce que font les historiens et ce que l’histoire peut signifier ; il n’offre pas l’élan narratif soutenu des grandes histoires du monde moderne écrites par Hobsbawm.

Ce n’est pas non plus une lecture confortable pour qui souhaite voir le passé confirmer une identité figée. La méfiance constante de Hobsbawm à l’égard de la fabrication des mythes oblige chaque communauté — y compris celles dont il pourrait partager les sympathies politiques — à accepter la rectification factuelle. Cette exigence constitue l’une des vertus les plus stimulantes du recueil.

D’autres lectures et un parcours possible

Les lecteurs principalement intéressés par la philosophie de la connaissance historique pourront commencer par Idea de La Historia, puis aborder On History comme un contrepoint plus politique et plus proche de la pratique. Ceux que séduit l’histoire par le bas pourront suivre ce fil dans les essais de Hobsbawm, sans oublier qu’un recueil méthodologique diffère d’un contre-récit national développé sur la durée. Ceux qui ont besoin de repères chronologiques avant d’aborder la théorie préféreront peut-être The Enduring Vision, dont la structure de vaste synthèse rend le travail de sélection visible autrement.

Ces lectures ne remplacent pas On History ; elles permettent d’en cerner la fonction singulière. Hobsbawm cherche moins à fournir une boîte à outils neutre qu’à défendre une conception exigeante de la vocation de l’historien. Il veut des explications assez vastes pour relier les vies individuelles aux transformations sociales, assez sceptiques pour contester les mythes publics et assez rigoureuses pour rester soumises à l’épreuve des faits.

Le verdict final est très favorable, sous réserve d’importantes nuances. On History est intelligent, combatif, ancré dans son époque et parfois inégal. Il ne faut pas accepter ses arguments au seul motif que leur auteur fut une figure éminente, ni dissimuler son cadre marxiste sous des éloges vagues : il convient au contraire de l’examiner. Le recueil réussit pourtant quelque chose de plus rare qu’une simple initiation : il rend tangibles les enjeux de la pensée historique. Le lecteur referme le livre avec une conscience plus aiguë du fait que les récits du passé sont construits et contraints, qu’ils ont des conséquences politiques et qu’ils restent ouverts à la discussion raisonnée. La leçon est exigeante, et c’est pour elle que cet ouvrage mérite encore d’être lu.

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