Critique de livre
Critique d’On Humour
Simon Critchley envisage l’humour comme une pratique sociale révélatrice, dont les plaisirs peuvent mettre au jour la solidarité, notre condition corporelle, les préjugés et la division du sujet.
- Auteur
- Simon Critchley
- Première publication
- 2002
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https://openlibrary.org/works/OL16941669WCritique d’On Humour : ce qu’une plaisanterie révèle de son public
Une critique d’On Humour doit partir du déplacement le plus fécond qu’opère Simon Critchley. La question essentielle n’est pas seulement de savoir pourquoi une plaisanterie provoque le rire, mais ce que celui qui la raconte et son public doivent déjà partager pour qu’elle fonctionne. L’humour repose sur des connaissances implicites, des habitudes, les gênes liées au corps, les frontières sociales et des attentes quant à ceux qui appartiennent au groupe. Un rire livre donc des informations. Il peut reconnaître une vulnérabilité partagée, renforcer un préjugé, dissiper l’anxiété ou dévoiler l’absurdité d’une règle à laquelle tous se conformaient.
Publié en 2002 dans la collection Thinking in Action de Routledge, le livre est bref, argumentatif et destiné à un large public intellectuel. Critchley passe des animaux au corps, à la mort et à l’appartenance ethnique, puis à Bergson, Freud, Swift, Sterne, Beckett et à l’étrange autorité intérieure du surmoi. Son cheminement procède par associations plutôt que de façon encyclopédique. Il ne cherche ni à dresser une taxonomie complète du comique ni à trancher toutes les grandes théories du rire. Il demande ce que l’humour dit des êtres traversés par des divisions qui le produisent.
La réponse reste moralement ambivalente. L’humour peut dégonfler la vanité et aider à vivre avec ses limites, mais il peut aussi conforter la cruauté d’un groupe. Critchley récuse l’idée rassurante selon laquelle le rire serait libérateur par nature. Qui rit, de qui et à partir de quels présupposés communs ? Ces questions demeurent essentielles. Ce refus confère au livre un sérieux que son format bref et accessible pourrait dissimuler.
L’humour comme savoir partagé
Les seuls mots ne suffisent pas à faire fonctionner une plaisanterie. Elle s’appuie sur un univers tacite que partagent celui qui raconte et son public : personnages familiers, sujets interdits, réactions attendues et idée de ce qui constitue une incongruité. Si cet arrière-plan fait défaut, il faut expliquer la plaisanterie, qui meurt souvent dans l’opération. S’il est présent, la reconnaissance peut être presque immédiate.
La conception de l’humour comme forme de sens commun proposée par Critchley est précieuse : elle inscrit le rire dans les relations sociales sans en faire automatiquement une force de communion bénéfique. Un savoir partagé peut soutenir la solidarité, mais aussi se réduire à la connaissance d’un stéréotype. Le groupe se soude alors en désignant quelqu’un d’autre comme ridicule. Le plaisir de se reconnaître entre soi trace alors une frontière.
Ce cadre permet d’étudier le comique sans le réduire aux intentions. Celui qui parle peut affirmer qu’il n’y avait rien de méchant, mais la structure de sa plaisanterie peut révéler ce que le public imaginé est censé accepter. Inversement, un sujet dérangeant ne détermine pas à lui seul la portée éthique d’un trait d’humour. Le contexte, la cible, la voix et la répartition du pouvoir comptent. Le livre ne propose aucun test mécanique, mais formule une question plus incisive : quelle représentation du monde doit paraître vraie pour que ce rire vienne si facilement ?
Le corps, la machine et les prétentions humaines
Une grande part de l’humour naît de la collision entre la dignité humaine et le corps. L’appétit, le sexe, l’excrétion, le vieillissement, la maladresse et la mort viennent interrompre l’image d’un être parfaitement rationnel et maître de lui-même. Nous rions lorsque le corps refuse le rôle élevé qu’on lui assigne ou lorsqu’une personne se comporte avec la rigidité d’une machine. Le dialogue de Critchley avec Henri Bergson place cette rigidité au cœur de la perception comique.
Cette insistance sur le corps empêche la philosophie de planer au-dessus de l’expérience ordinaire. L’humour nous rappelle que la conscience ne dispose pas d’un instrument parfaitement docile. Nous trébuchons, nous nous répétons, nous interprétons mal les signaux et nous découvrons que les intentions les plus solennelles coexistent avec les aléas physiques. Le rire peut être cruel, affectueux ou les deux à la fois ; dans tous les cas, il signale ce décalage.
Critchley s’intéresse surtout à la possibilité que ce décalage favorise l’humilité. Si l’humour montre qu’une personne ne coïncide jamais entièrement avec l’image idéale qu’elle se fait d’elle-même, rire de sa propre division peut atténuer l’exigence de maîtrise. Il ne s’agit pas de se détester. Dans le meilleur des cas, c’est reconnaître que la prétention et l’échec appartiennent à une même vie. Cette intuition relie la philosophie du comique aux questions plus vastes du rayon philosophie et psychologie : comment une créature limitée, qui se comprend imparfaitement, doit-elle vivre ?
Freud, le surmoi et le rire dirigé contre soi
Le détour par la psychanalyse compte parmi les passages les plus mémorables du livre. Critchley explore une forme d’humour dans laquelle le sujet commente le danger qu’il court, sa souffrance ou son humiliation depuis une distance intérieure inattendue. Au lieu d’écraser simplement le moi, le surmoi peut brièvement devenir son allié et susciter un point de vue comique qui affirme que la catastrophe ne résume pas tout ce que l’on est.
Cette analyse aide à distinguer l’humour de l’optimisme. L’attitude comique n’a pas besoin de nier la douleur ni de promettre que tout ira mieux. Elle peut reconnaître le pire sans lui permettre d’occuper toutes les perspectives possibles. Une plaisanterie lancée dans une situation extrême peut ainsi relever de l’économie psychique, du défi ou du souci de soi. Sa puissance vient de la distance qu’elle ouvre à l’intérieur du sujet, non d’un réconfort fondé sur les faits.
Le raisonnement est suggestif plutôt que démontré sur le plan clinique. Les lecteurs qui attendent une présentation systématique de Freud ou de la psychologie contemporaine devront se tourner vers d’autres sources. Critchley se sert de la psychanalyse comme d’un langage philosophique permettant de penser la division intérieure du sujet. Cette lecture convainc surtout lorsqu’on l’envisage comme une interprétation de l’expérience comique, et non comme une théorie empirique du rire.
Le versant sombre : exclusion, sexisme et racisme
Toute philosophie qui célébrerait l’humour sans examiner son agressivité serait incomplète. Critchley aborde directement les plaisanteries fondées sur des stéréotypes nationaux, ethniques, raciaux ou sexuels. Ce type d’humour ne se contente pas d’exprimer une antipathie privée. Il rejoue une représentation sociale qui enferme certaines personnes dans le rôle de l’étranger, de l’être excessif, stupide, menaçant ou bon à mépriser.
L’idée essentielle est que le rire peut faire passer l’idéologie dans le registre de l’intime. Une proposition qui paraîtrait odieuse si elle était énoncée directement peut prendre la forme d’un plaisir partagé une fois condensée en plaisanterie. Puisque le public participe en reconnaissant l’allusion, l’humour peut obtenir son accord sans lui demander une adhésion explicite. « Ce n’était qu’une plaisanterie » permet alors de prendre plaisir à cette exclusion tout en refusant d’en assumer la responsabilité.
La réflexion de Critchley demeure utile, même si sa brièveté laisse place à un examen plus approfondi du pouvoir, des évolutions historiques et de la capacité des personnes visées à s’approprier ou à renverser les formes comiques. Il faut lire ce chapitre comme le point de départ d’une analyse, non comme une cartographie définitive des formes nocives de l’humour. Son mérite est de rendre l’ambivalence éthique incontournable.
Points forts : l’accessibilité sans simplification trompeuse
La diversité des références constitue le premier atout du livre. En peu de pages, Critchley relie théories philosophiques, exemples littéraires, psychanalyse, plaisanteries populaires et questions politiques. Les transitions peuvent être rapides, mais elles donnent à voir une manière de penser : loin d’être un sujet décoratif et mineur, le comique touche au corps, à la communauté, à l’autorité et à la mortalité.
Le ton est son deuxième atout. Critchley écrit avec assez de clarté pour être compris des non-spécialistes, sans pour autant transformer chaque idée en leçon de développement personnel. Sa prose accueille les hypothèses et les paradoxes. On Humour complète ainsi utilement de vastes histoires intellectuelles comme Socrates to Sartre, tout en se concentrant sur un objet plus précis, abordé de manière plus personnelle.
Troisième qualité : le refus des réponses faciles. Le livre ne prétend pas que tous les rires sont salutaires, que toutes les offenses témoignent de courage ou que toute autodérision libère. L’humour peut humaniser comme déshumaniser. Cette tension n’entrave pas le raisonnement : elle en constitue le centre éthique.
Réserves : concision et choix des exemples
La concision qui rend le livre accessible limite aussi l’autorité de ses conclusions. Les grandes théories et les penseurs majeurs apparaissent parfois comme des étapes du cheminement de Critchley plutôt que comme des positions confrontées à leurs objections les plus solides. Pour étudier l’humour dans un cadre universitaire, il faudra compléter cet essai par des ouvrages plus approfondis d’esthétique, de psychologie, de linguistique, d’anthropologie ou d’études du comique.
On demande aussi beaucoup aux exemples. Une plaisanterie peut changer de sens selon les publics et les époques ; toute généralisation tirée d’un cas particulier exige donc des nuances. Critchley reste attentif au contexte, mais la forme de l’essai le conduit parfois plus vite de l’exemple à la proposition qu’un lecteur sceptique ne l’acceptera.
Enfin, le titre peut laisser croire à certains que le livre sera constamment drôle. Il ne manque pas d’esprit, mais ce n’est pas un recueil d’observations amusantes. La mort, les préjugés, l’agressivité et les conflits psychiques occupent une place centrale. Les lecteurs surtout intéressés par la construction théâtrale du comique préféreront peut-être le lire en parallèle avec The Comedy of Errors, qui permet d’étudier le tempo, les erreurs d’identité et l’interprétation dans leur forme dramatique.
Lectorat et manières d’utiliser le livre
On Humour convient particulièrement aux lecteurs qui aiment les livres courts capables d’engendrer de longs débats. Il se prête bien aux échanges en groupe ou en classe, car ses affirmations peuvent être mises à l’épreuve du comique contemporain, des plaisanteries privées, des publics en ligne et de l’évolution des normes. Le texte fournit les concepts ; le lecteur apporte les contre-exemples.
Le livre s’adresse aussi à ceux qui passent d’une histoire générale des idées à une question précise. Adventures of Ideas embrasse un champ philosophique beaucoup plus vaste, tandis que Critchley montre comment une pratique humaine ordinaire peut ouvrir sur l’éthique et la métaphysique. L’objet apparemment modeste se révèle considérable.
Ceux qui cherchent un manuel neutre, un consensus scientifique ou un code définissant les plaisanteries acceptables seront déçus. Critchley propose une interprétation, pas un arbitrage. Sa contribution la plus utile consiste à faire du rire un objet de pensée sans prétendre que l’analyse peut lui ôter son pouvoir de surprise.
Évaluation finale
On Humour réussit parce qu’il traite le rire comme le signe de la dualité humaine. Nous sommes des corps qui s’imaginent au-dessus du corps, des êtres sociaux dont les communautés peuvent protéger autant qu’exclure, et des sujets divisés capables de trouver une seconde perspective au cœur de la détresse. L’humour dévoile ces contradictions avec une rapidité singulière.
La brièveté du livre entraîne des omissions, mais elle préserve aussi son urgence. Critchley n’ensevelit pas la plaisanterie sous une théorie totale. Il invite le lecteur à écouter plus attentivement ce qui se produit déjà lorsque le rire surgit : quelle vision du monde vient d’être reconnue, de qui la dignité vient d’être ébranlée, et si la distance ainsi créée engendre de la cruauté ou offre un peu d’air.