Critique de livre

Critique de Pippi Langstrump i Söderhavet

Le troisième roman d’Astrid Lindgren consacré à Pippi transforme les jeux, l’amitié et un voyage en mer en une comédie exubérante, tout en exigeant une mise en contexte honnête de son imaginaire colonial daté.

Auteur
Astrid Lindgren
Première publication
1948
Couverture de Pippi Langstrump i Söderhavet
Couverture fournie par Open Library ; l'illustration de l'édition peut différer du texte critiqué.
Voir la source https://openlibrary.org/works/OL14872949W

Critique de Pippi Langstrump i Söderhavet : la liberté face à son angle mort

Cette critique de Pippi Langstrump i Söderhavet considère le troisième livre original d’Astrid Lindgren consacré à Pippi comme aussi exaltant que problématique. Sa comédie conserve le mordant du regard enfantin qui perce à jour les règles pompeuses. Pippi fait des questionnaires, des mots inventés, des voyages, des trésors et du danger autant d’occasions de recréer le monde selon des principes plus généreux et plus amusants. Pourtant, le voyage vers une île imaginaire des mers du Sud puise également dans une représentation coloniale européenne des autres peuples. La foi du livre dans la liberté d’une fillette garde toute sa force ; sa vision de la différence culturelle ne mérite pas la même confiance.

Cette tension ne doit être réduite ni à un rejet pur et simple ni à la nostalgie. Une meilleure lecture garde les deux aspects en vue. Le refus de Pippi de se laisser intimider est drôle parce que Lindgren permet à l’autorité de révéler sa propre absurdité. La force de l’héroïne importe moins comme prouesse que comme levier moral : brutes et adultes cupides ne peuvent faire passer la force pour la justice lorsque Pippi est capable de les arrêter net. En revanche, un récit si attentif aux hiérarchies de son propre univers le devient beaucoup moins quand l’aventure part à l’étranger. Un lecteur réfléchi peut admirer la première réussite tout en remettant en question la seconde.

Il en résulte un classique plein de vie, mais qui ne se suffit pas à lui-même. Mieux vaut le lire après les aventures précédentes de Pippi et le partager avec un adulte prêt à discuter de la fantaisie insulaire plutôt qu’à considérer tacitement comme inoffensive chaque convention ancienne. Ceux qui l’aborderont ainsi découvriront un livre doté d’une assurance comique peu commune, d’une véritable tendresse pour l’enfance et d’une contradiction centrale riche d’enseignements.

Un dernier volet fait de jeux, de perturbations et de départ

Le catalogue officiel d’Astrid Lindgren présente cet ouvrage de 1948 comme la troisième histoire de Pippi, écrite par Lindgren, illustrée dans sa version suédoise originale par Ingrid Vang Nyman et publiée par Rabén & Sjögren. Cette place dans la série compte. Le récit ne consacre guère de temps à nous convaincre que l’indépendance de Pippi est plausible. Sa force, sa fortune, son inventivité verbale et son joyeux mépris des conventions constituent déjà les règles de son monde. Le plaisir consiste à regarder les attentes ordinaires se heurter de nouveau à ces règles.

Avant que le voyage ne devienne le mouvement dominant, le livre enchaîne des épisodes comiques plus modestes : la quête d’un objet inventé et un questionnaire mené selon la logique propre de Pippi. Ces scènes ne sont pas de simples échauffements dont on pourrait se passer. Elles établissent sa façon de traiter le langage et les institutions. Un mot peut lancer une quête parce que Pippi refuse de laisser à un dictionnaire le dernier mot. Un examen conçu pour séparer les bonnes réponses des mauvaises se transforme en spectacle dès qu’elle rejette le pouvoir de l’examinateur de définir l’intelligence. Lindgren convertit sans cesse les structures rigides en jeux, mais ces jeux ne relèvent pas d’un chaos gratuit. Ils montrent combien souvent l’assurance et le cérémonial tiennent lieu de bon sens.

Le voyage ultérieur avec Tommy et Annika donne à ce schéma les dimensions d’une aventure. Leur destination est l’île sur laquelle règne le père de Pippi, et l’intrigue oppose les enfants à des hommes qui convoitent les perles des jeunes insulaires. L’invincibilité physique de Pippi empêche le danger de devenir un suspense sombre. La question est rarement de savoir si elle peut gagner, mais plutôt avec quelle efficacité elle renversera les idées reçues des méchants sur les enfants, la possession et le pouvoir. Cette certitude convient à la conception comique du livre, même si les lecteurs qui apprécient un péril aux conséquences incertaines pourront trouver la structure moins prenante que ne le laisse espérer son point de départ.

Le pouvoir de Pippi devient passionnant lorsqu’elle le met au service des autres

Pippi est parfois présentée comme l’incarnation d’une indépendance absolue : aucun parent pour la surveiller, beaucoup d’argent, une force sans égale et nulle obligation d’obéir aux rituels sociaux qu’elle juge absurdes. Le livre confirme cette lecture, mais montre également pourquoi l’indépendance seule ne constitue pas sa valeur la plus profonde. Pippi emploie constamment sa liberté à élargir le monde de Tommy et d’Annika. Elle laisse libre cours à leur curiosité et les entraîne dans une aventure qu’ils n’auraient pu lancer seuls. Son pouvoir séduit parce qu’il ouvre des possibilités au lieu de les garder jalousement pour elle.

Cette distinction l’empêche de n’être qu’un tyran en miniature. Elle aime le spectacle et le commandement, mais n’accorde guère de valeur au statut recherché pour lui-même. La cupidité attire ses moqueries ; la vulnérabilité, sa protection. Le meilleur instinct moral du récit veut que les puissants soient jugés sur ce qu’ils permettent aux autres de faire, et non sur le ton solennel avec lequel ils se décrivent. Pour les lecteurs qui explorent la littérature classique, cette idée apporte au livre davantage qu’un charme historique : elle offre un critère incisif pour juger l’autorité, toujours aussi facile à appliquer.

Tommy et Annika empêchent également la liberté de Pippi de se détacher des sentiments ordinaires. Ils peuvent s’étonner, hésiter, s’enthousiasmer ou avoir le mal du pays, ce qui arrive rarement à Pippi. Leur présence donne la mesure de son comportement extraordinaire et apporte de la chaleur à l’intrigue épisodique. Pippi est peut-être la force qui propulse le récit, mais l’amitié donne une destination à ce mouvement. Le désir final de ne pas grandir dépasse ainsi la simple plaisanterie. Il révèle le vœu qui sous-tend les aventures : préserver un royaume commun du jeu face au temps, à la séparation et aux règles imposées sans consentement.

L’imaginaire des mers du Sud exige davantage qu’un avertissement

Le titre annonce le problème le plus difficile du livre. Lindgren envoie ses enfants suédois dans un décor générique des mers du Sud façonné par le roman d’aventures européen. Les habitants de l’île ne bénéficient pas de la même complexité, de la même intériorité ni de la même singularité culturelle que Pippi et ses amis. Ils interviennent surtout dans un imaginaire forgé de l’extérieur, fait d’abondance tropicale, d’innocence enfantine, de coutumes exotiques et de domination bienveillante. Même lorsque l’intrigue condamne la cupidité et permet à Pippi de défendre les enfants contre les voleurs de perles, le cadre imaginaire demeure inégal.

Il serait tentant de dire seulement que le livre reflète 1948. Le replacer dans son époque est nécessaire, mais ne constitue pas une conclusion critique. La question pertinente est celle des effets actuels de cette représentation. Les jeunes lecteurs peuvent assimiler une hiérarchie par le ton et la structure, même lorsque le message explicite d’une histoire prône la bonté. Si les visiteurs européens acquièrent une individualité tandis que les personnages insulaires servent principalement de toile de fond collective, la générosité interne à l’intrigue n’efface pas le déséquilibre. Pippi vainc des étrangers animés par l’exploitation, mais le récit continue de traiter l’île comme une scène construite pour son aventure.

Les adultes qui partagent le livre peuvent rendre cette contradiction visible sans transformer chaque page en leçon. Des questions utiles se présentent naturellement : qui a le droit de nommer le lieu ? Quels personnages nourrissent des désirs sans rapport avec Pippi ? Pourquoi les perles sont-elles conçues comme des jouets jusqu’à ce que des étrangers leur attribuent une valeur d’échange ? Le règne d’un étranger devient-il juste parce que ce souverain est bon ? Ces questions respectent la capacité des enfants à observer le fonctionnement des récits. Elles relient aussi ce livre à l’ensemble plus vaste de la fantasy, où les mondes inventés révèlent toujours des choix quant à celles et ceux qui peuvent parler, gouverner et appartenir à une communauté.

Certaines éditions et traductions ont révisé la terminologie raciale et le titre du père de Pippi. Ces changements peuvent supprimer, pour une expérience de lecture donnée, une insulte directe ou un stéréotype ; ils ne suffisent toutefois pas à faire des insulaires des personnages pleinement développés. Le choix de l’édition compte, tout comme l’examen du récit qui subsiste.

Langue, traduction et édition utilisée

Cette notice de catalogue emploie le titre suédois, tandis que de nombreux lecteurs anglophones connaissent l’œuvre sous les titres Pippi in the South Seas ou Pippi Longstocking in the South Seas. La distinction n’est pas superficielle. La comédie de Pippi repose largement sur les mots inventés, les malentendus volontaires, les rythmes insolites, les noms et les brusques changements de registre. Le traducteur doit choisir entre une étrangeté littérale et une plaisanterie nouvelle produisant un effet analogue. La recherche d’un objet inexistant, par exemple, peut faire appel à un néologisme différent selon les versions anglaises.

La page de l’Astrid Lindgren Company consacrée à une édition anglaise récente mentionne une édition publiée en 2020 par Oxford University Press, traduite par Susan Beard et illustrée par Mini Grey. D’anciens exemplaires en anglais peuvent présenter une autre traduction et des illustrations différentes. Ceux qui comparent leurs souvenirs du récit doivent donc vérifier la page de titre avant de conclure qu’un nom, une phrase ou un ton modifié constitue une erreur. La notice d’œuvre d’Open Library citée dans les métadonnées rassemble plusieurs éditions sous une même identité bibliographique, mais les données de publication qu’elle affiche ne doivent pas remplacer la date originale de 1948 confirmée par le catalogue de l’ayant droit.

L’illustration modifie elle aussi la rencontre avec le texte. Le langage visuel original de Vang Nyman appartient à l’identité historique de l’œuvre, tandis que les illustrateurs ultérieurs proposent inévitablement Pippi à une autre époque et à un autre public. Aucune couverture ne permet à elle seule de savoir quelle traduction se trouve à l’intérieur. Pour une lecture à voix haute, il est utile de parcourir une page afin de vérifier si les jeux de mots fonctionnent sans heurt et si l’adulte est prêt à accompagner la façon dont l’édition traite les éléments datés.

À qui s’adresse le livre, et qui devrait commencer ailleurs ?

Le public le plus évident est celui des familles ou des classes qui connaissent déjà Pippi. Les lecteurs qui la retrouvent savent que ses fanfaronnades, sa force impossible et son mépris de l’étiquette composent un système comique, non une prétention au réalisme. Ils peuvent également voir comment le voyage en mer met à l’épreuve des thèmes établis dans les livres précédents. Il reste possible de commencer ici, mais la décision de Tommy et Annika de rejoindre Pippi y perd une part de son poids émotionnel, et plusieurs dynamiques entre personnages paraissent alors plus arbitraires qu’elles ne le sont.

Les jeunes lecteurs autonomes qui aiment les aventures épisodiques pourront apprécier les renversements rapides et les solutions extravagantes. Le livre n’exige ni système magique détaillé ni monde cartographié avec minutie. Sa fantaisie naît de l’assurance avec laquelle Pippi donne à l’impossible l’apparence du bon sens. Le parcours de lecture consacré à l’aventure et à l’imagination constitue une étape suivante utile pour ceux qui souhaitent des quêtes et de l’émerveillement, mais préféreraient un choix plus vaste de cadres et d’enjeux narratifs.

L’ouvrage conviendra beaucoup moins à qui recherche une représentation du Pacifique solidement ancrée dans ses cultures. L’île est une construction imaginaire européenne, non une source de connaissances fiables sur les peuples du Pacifique. Le livre pourra également décevoir les lecteurs pour qui le suspense doit dépendre de la vulnérabilité du héros : les capacités presque illimitées de Pippi détournent l’attention de la survie au profit d’une justice comique. Ces réserves ne sont pas secondaires, car elles déterminent le type de plaisir que l’on peut honnêtement attendre du livre.

Pour les enseignants, le roman est particulièrement fécond si l’objectif est la comparaison plutôt qu’une célébration sans réserve. Mettre en regard sa critique de l’autorité adulte et la hiérarchie coloniale qu’il n’interroge pas ouvre une discussion de fond sur la capacité d’un livre à contester une forme de pouvoir tout en en reproduisant une autre. Cette démarche est plus exigeante que de déclarer l’œuvre tout entière émancipatrice ou offensante, et plus fidèle à ce qui figure sur la page.

Qualités, réserves et autres choix

La principale qualité du livre est la maîtrise avec laquelle Lindgren orchestre le renversement comique. Pippi ne se contente pas d’enfreindre les règles : elle révèle celles qui reposent sur la peur, la vanité ou l’adhésion machinale. L’élan de la prose, l’affection qui unit les trois enfants et le passage des jeux de quartier à l’aventure maritime renouvellent constamment cette idée. Autre qualité : le livre refuse d’associer le fait d’être une fille à l’obéissance ou à la fragilité. Pippi ne tient pas son assurance d’un mentor et n’attend pas l’approbation d’une institution.

La principale réserve est indissociable de l’aventure centrale. Les chapitres des mers du Sud reproduisent un regard colonial alors même qu’ils condamnent la cupidité individuelle. Une deuxième réserve concerne les éditions : un vocabulaire révisé peut rendre un passage moins préjudiciable, mais il ne faut pas supposer que tous les exemplaires effectuent les mêmes choix ni qu’une révision résout le problème structurel. La troisième tient à l’ordre de lecture. Ce livre clôt la trilogie originale, et une bonne part de sa tendresse puise sa force dans la familiarité avec les volumes précédents.

Les lecteurs qui veulent découvrir Pippi sous son jour le plus immédiatement accessible devraient commencer par le premier livre, qui établit Villa Villekulla et les amitiés centrales. Ceux qui s’intéressent avant tout à l’histoire des classiques pour la jeunesse peuvent emprunter le parcours de lecture de littérature classique afin de comparer la manière dont d’autres œuvres durables vieillissent, ce que les générations suivantes en préservent et ce qu’elles remettent en question. Les lecteurs attirés par une force impossible et le refus des règles, mais réticents devant le décor de ce livre, peuvent plutôt parcourir la catégorie fantasy du site et choisir une œuvre dont la culture inventée reçoit davantage d’attention.

En définitive, Pippi Langstrump i Söderhavet reste vigoureux parce que ce que sa comédie a de meilleur s’enracine dans une perception morale : Pippi voit quand des adultes solennels feignent de croire que le pouvoir leur donne raison. Le livre devient moins lucide lorsqu’il l’entraîne dans un imaginaire colonial qu’il ne remet pas en cause. Lu avec le recul nécessaire, il peut encore offrir du plaisir, des frictions et un échange fécond sur la liberté. Lu avec une nostalgie qui refuse de lui voir le moindre défaut, il demande trop peu à son statut de classique comme à son public contemporain.

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