Critique de livre
Critique de Saint Joan
George Bernard Shaw met en scène Jeanne d'Arc en visionnaire pragmatique face à des institutions militaires, féodales, nationales et ecclésiastiques incapables de faire une place à son autorité sans se mettre en danger.
- Auteur
- George Bernard Shaw
- Première publication
- 1924
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https://openlibrary.org/works/OL15151190WCritique de Saint Joan : une voix que les institutions ne savent pas classer
Cette critique de Saint Joan part de l'insistance avec laquelle George Bernard Shaw refuse de faire de Jeanne d'Arc une jeune fille sentimentale ou un instrument passif. Elle est pragmatique, impatiente, persuasive, utile sur le plan militaire et certaine que ses voix lui ont confié une mission. En six scènes, elle convainc d'abord Robert de Baudricourt de lui accorder son soutien, puis contribue à la levée du siège d'Orléans et au sacre du Dauphin, avant d'être capturée, jugée, de se rétracter, d'affirmer à nouveau son insoumission et d'être exécutée. Après sa réhabilitation et sa canonisation, un épilogue demande si l'admiration rendrait le monde davantage disposé à vivre avec elle.
Shaw écrit la pièce peu après la canonisation de Jeanne, en 1920. Elle est créée en 1923, avant de paraître en volume. Sa thèse centrale n'est pas que des hommes mauvais ont assassiné par plaisir une innocente parfaite. Ce sont des institutions agissant selon des intérêts compréhensibles qui ont détruit une personne dont l'autorité échappait à toutes leurs catégories. Le refus d'un manichéisme facile donne au drame sa force morale, même si le désir de Shaw d'expliquer chaque position fait parfois ressembler ses personnages aux participants d'un séminaire moderne.
Les voix de Jeanne et son intelligence pratique
Jeanne parle de saints et d'ordres divins, mais sa conviction religieuse ne l'empêche pas de juger concrètement les situations. Elle comprend le moral des troupes, l'autorité symbolique et l'importance politique du sacre de Charles à Reims. Sa certitude permet aux autres d'agir là où l'habitude et l'intérêt personnel les avaient paralysés.
Shaw ne traite ses voix ni comme un symptôme clinique ni comme un artifice scénique qui prouverait une intervention surnaturelle. Leur vérité se manifeste dans la conduite de Jeanne et dans les effets qu'elle produit. Les autres peuvent y voir de l'imagination, de l'inspiration ou de l'hérésie, mais aucune interprétation n'épuise son autorité.
Cette ambiguïté est féconde, car elle empêche de réduire la foi à des preuves au sens judiciaire du terme. Jeanne sait ce qu'elle doit faire. Les institutions qui l'entourent demandent qui a autorisé ce savoir. Sa réponse court-circuite les voies dont dépendent à la fois l'Église et l'ordre féodal.
Le Dauphin et la fabrication de l'autorité publique
Charles n'apparaît pas d'emblée comme un roi héroïque. Il hésite, subit des pressions financières et se trouve entouré d'intérêts concurrents. L'assurance de Jeanne apporte ce qui manque à son titre : un moyen crédible de passer de prétendant à monarque couronné. Le sacre est tout à la fois religieux, national et théâtral.
La comédie de Shaw empêche les scènes de cour de se réduire à un déploiement d'apparat. Le rang ne garantit pas la force, et les détenteurs de l'autorité officielle dépendent souvent de la jeune femme venue de l'extérieur qu'ils abandonneront ensuite. La réussite de Jeanne révèle la part de construction inhérente à toute légitimité. Le roi gagne en stature parce que soldats et sujets parviennent à imaginer autour de lui une nation ordonnée par Dieu.
Cette réussite crée aussi un danger. Une fois accomplie sa tâche militaire et symbolique immédiate, Jeanne demeure une source d'autorité que la monarchie ne peut s'approprier. La gratitude pèse moins que la préservation de l'institution. La pièce montre sans indulgence à quelle vitesse une personne utile peut devenir gênante.
Nationalisme, féodalisme et avenirs rivaux
Shaw présente, on le sait, Jeanne comme annonçant des formes de nationalisme et d'indépendance religieuse qui menacent les structures médiévales. Sa fidélité à la France heurte un monde féodal traversé de droits concurrents ; son rapport direct aux voix divines défie la médiation du clergé. Warwick ne comprend pas le danger politique de la même façon que l'évêque Cauchon, mais tous deux voient en elle bien plus qu'une jeune fille entêtée.
Dans cette perspective, le procès s'inscrit dans une transition historique plus vaste. Les ennemis de Jeanne ne défendent pas tous la même institution. Le pouvoir politique anglais, l'ordre aristocratique et l'autorité de l'Église convergent parce qu'elle déstabilise chacun d'eux pour des raisons différentes.
Cette interprétation produit un drame brillant, mais sa valeur historique se discute. Shaw relit Jeanne à partir d'évolutions ultérieures et fait d'elle la préfiguration de forces qui ne s'affirmeront pleinement qu'après sa mort. Le lecteur peut reconnaître le pouvoir explicatif de cette lecture sans la prendre pour la seule interprétation historique possible.
Pour découvrir un autre drame où une jeune femme révèle le conflit entre le pouvoir civique et une autorité qu'elle estime supérieure, on peut rapprocher la pièce d'Antigone. Shaw est plus comique et plus attentif aux institutions ; Sophocle, plus ramassé et plus rituel.
Cauchon, Warwick et le refus des méchants caricaturaux
L'évêque Cauchon craint l'hérésie et la fragmentation de la chrétienté. Warwick redoute les effets politiques de l'exemple de Jeanne. L'Inquisiteur comprend qu'une révélation privée sincère peut provoquer des divisions impossibles à gouverner. Leurs raisonnements restent intellectuellement intelligibles sans être moralement à la mesure des souffrances de Jeanne.
En refusant de les diaboliser, Shaw élève la pièce au-dessus du mélodrame judiciaire. Des atrocités peuvent être commises par des personnes qui remplissent des fonctions qu'elles jugent nécessaires. Le problème n'est pas une malveillance personnelle et secrète, mais un système dans lequel toutes les procédures disponibles interprètent l'indépendance de Jeanne comme une menace.
Cet équilibre comporte un risque. En expliquant la persécution, on risque de moins percevoir la violence de l'emprisonnement, de l'interrogatoire et de l'exécution. Shaw veut montrer des institutions prisonnières de leur propre logique. Il faut aussi voir que c'est Jeanne, et non ces institutions, qui en paie le prix dans son corps.
Le procès et la différence entre consentement et terreur
La scène du procès concentre les réflexions de la pièce sur l'obéissance. Jeanne fait face à des hommes instruits, à une procédure judiciaire, à la menace d'un châtiment et à un choix de plus en plus restreint. Si elle consent brièvement à se rétracter, c'est par peur de la mort, non parce qu'elle reconnaît sereinement que ses juges ont raison.
Lorsqu'elle comprend que sa soumission entraînera un enfermement perpétuel et le déni de sa propre expérience, elle renie sa rétractation. Ce revirement ne traduit pas une simple préférence pour le martyre. Shaw montre qu'une existence entièrement contrôlée peut détruire l'identité qui donne à la vie sa raison d'être.
Les juges peuvent consigner un choix en bonne et due forme ; le public, lui, a vu les pressions qui l'entourent. La scène devient ainsi une étude incisive du consentement arraché sous la contrainte. Documents et signatures ne témoignent pas automatiquement d'un jugement libre lorsque les institutions maîtrisent toutes les possibilités offertes.
La préface, guide et rivale de la pièce
Dans sa longue préface, Shaw traite de Jeanne, des miracles, de la religion, de l'histoire et des représentations antérieures. Ce texte intellectuellement stimulant a profondément influencé la lecture de la pièce. Mais il peut aussi devenir un texte rival qui dissipe les ambiguïtés théâtrales avant même que les scènes aient eu le temps de produire leurs effets.
Mieux vaut peut-être découvrir d'abord la pièce, puis revenir à la préface. Sur scène, les voix, les silences, les corps et le rythme comique compliquent les propositions qu'un essai peut énoncer nettement. Une mise en scène peut faire naître une sympathie ou un sentiment de danger que le cadre théorique de Shaw n'avait pas pleinement anticipé.
La préface reste précieuse comme témoignage de l'intervention du dramaturge après la canonisation. Elle explique pourquoi il refuse de diaboliser les clercs à la manière protestante, tout autant qu'il rejette la sentimentalité dévotionnelle catholique. Mais l'intention de l'auteur ne suffit pas à épuiser la signification dramatique.
La comédie au cœur de la tragédie
Saint Joan déploie son esprit dès les premières scènes. Bureaucrates, courtisans, soldats et ecclésiastiques se dévoilent au gré des frictions comiques. La franchise de Jeanne démasque leurs postures sans la figer en icône solennelle. La comédie rend sa vitalité sensible et accroît ainsi l'horreur de la machine institutionnelle finale.
Le goût caractéristique de Shaw pour le débat peut aussi uniformiser les voix. Ses personnages deviennent parfois les porte-parole exceptionnellement éloquents de différentes positions. Le théâtre doit rétablir leurs différences par le jeu : la peur de Cauchon, le calcul de Warwick, la faiblesse de Charles et l'impatience de Jeanne ne sauraient tous porter la marque d'une même intelligence.
Lorsque la mise en scène réussit, ce mélange de tons constitue une force. Le rire rapproche le public des personnages avant que le système ne se referme autour de Jeanne. La collection poésie et théâtre propose d'autres pièces où le débat formel et le spectacle interagissent, mais la modernité des échanges chez Shaw reste singulière.
L'épilogue et la tolérance posthume
L'épilogue réunit plusieurs personnages après la réhabilitation puis la canonisation de Jeanne. Ses anciens ennemis peuvent désormais la louer sans risque, car l'histoire a fait disparaître la personne vivante qui dérangeait l'ordre établi. Il est facile de rendre hommage quand il n'est plus nécessaire de faire une place à celle que l'on honore.
En demandant finalement si elle devrait revenir, Jeanne transforme la célébration en accusation. On peut vénérer les morts tout en demeurant hostile à ceux qui se montrent aussi gênants dans le présent. La canonisation peut neutraliser ce que la persécution n'avait pas réussi à réduire au silence.
La scène est enjouée, onirique et dévastatrice. Elle empêche le public de partir en se berçant de l'idée rassurante que l'histoire a corrigé son erreur. Les institutions ont révisé leur verdict, mais les êtres humains continuent de préférer des saints qui ne les dérangent pas.
Lectorat, réserves et autres lectures
La pièce conviendra surtout aux lecteurs qui aiment le théâtre d'idées, l'analyse des institutions et l'interprétation historique. Sa prose est accessible, mais elle gagne énormément à être jouée. La préface et les notes éclairent le contexte, mais elles ne devraient pas remplacer l'attention portée à la mise en scène.
Il faut signaler l'emprisonnement, les interrogatoires coercitifs, la menace de torture, l'exécution sur le bûcher, les conflits religieux et le contrôle exercé sur Jeanne en tant que femme. Les thèses historiques de Shaw doivent être confrontées aux travaux des historiens, et non reçues comme un compte rendu neutre.
Ceux qui cherchent un rebelle mythique dressé contre la tyrannie divine peuvent choisir Prometheus Bound. Les lecteurs qui s'intéressent au nationalisme comme idée historique explicite pourront le comparer à A People and a Nation, ouvrage historique aux objectifs très différents.
Saint Joan demeure parce que comprendre les persécuteurs rend la tragédie plus intense sans pour autant les excuser. Les juges de Jeanne ne sont pas des monstres dont le public pourrait se croire confortablement éloigné. Ils veillent sur des systèmes qui ne peuvent accepter Jeanne sans se transformer. Shaw adresse donc son ultime défi à la société : elle honore rétrospectivement les consciences exceptionnelles tout en continuant d'exiger des voix vivantes qu'elles aient les titres requis pour se faire entendre.