Critique de livre
Critique d'Alice's Adventures in Wonderland / Through the Looking-Glass / The Hunting of the Snark
Dans ce recueil en trois volets, Lewis Carroll transforme les règles logiques, l'autorité sociale et l'instabilité du langage en formes très différentes de fantaisie comique.
- Auteur
- Lewis Carroll
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https://openlibrary.org/works/OL138064WCritique d'Alice's Adventures in Wonderland / Through the Looking-Glass / The Hunting of the Snark : trois architectures du non-sens
Cette critique d'Alice's Adventures in Wonderland / Through the Looking-Glass / The Hunting of the Snark envisage le recueil comme bien davantage qu'une réunion commode des fantaisies les plus connues de Lewis Carroll. Lus ensemble, les deux romans d'Alice et le long poème comique révèlent trois architectures distinctes du non-sens. Alice's Adventures in Wonderland place le corps changeant d'une enfant et son identité incertaine au centre d'un monde régi par l'appétit, les sautes d'humeur et des ordres arbitraires. Through the Looking-Glass impose la structure plus nette d'une partie d'échecs, avant de montrer sans cesse le langage échapper à toutes les règles censées le contenir. The Hunting of the Snark fait disparaître Alice, les repères familiers et même toute destination stable : il ne reste qu'un équipage engagé dans une quête que personne ne sait expliquer convenablement.
La réussite essentielle du recueil tient à cette tension entre la forme et le désordre. Carroll ne se contente pas de parsemer des paysages fantaisistes de créatures excentriques et de formules mémorables. Il construit des systèmes — leçons, procès, règles de bienséance, déplacements sur un échiquier, définitions, cartes et calculs commerciaux — puis en fait apparaître les absurdités cachées. Il en résulte une fantaisie comique d'une rare acuité intellectuelle. Son caractère ludique attire les jeunes lecteurs, mais ses interrogations récurrentes sur l'autorité, l'identité et la fiabilité des mots rendent ce volume particulièrement riche pour les adultes qui y reviennent.
Cette ampleur constitue aussi la principale difficulté du recueil. Les images familières peuvent faire attendre une aventure douce et continue, alors que la lecture se révèle épisodique, querelleuse et parfois délibérément frustrante. Il ne s'agit pas d'un roman homogène, mais d'un parcours qui va de rencontres oniriques à des jeux formels, puis à une parodie de quête insaisissable. Les lecteurs qui acceptent ces changements découvriront que chaque œuvre donne plus de relief aux deux autres.
Dans Wonderland, grandir devient une crise de proportions
La première histoire d'Alice commence par la curiosité, mais devient rapidement le récit d'une instabilité des proportions. Les changements de taille répétés d'Alice sont comiques par leurs conséquences pratiques, mais ils rendent également toute assurance ordinaire impossible. Une pièce, une porte, une mare ou un jardin peuvent se trouver accessibles, puis hors d'atteinte quelques instants plus tard. Son corps cesse d'être une mesure fiable du monde, et la question de son identité devient indissociable de sa taille du moment.
Carroll donne une dimension sociale à cette instabilité. Les habitants de Wonderland exigent les bonnes réponses tout en modifiant les termes de chaque échange. Les questions de la Chenille, les leçons de morale de la Duchesse, les énigmes du Chapelier et les ordres de la Reine imitent tous des formes reconnaissables d'autorité adulte. Leur assurance va rarement de pair avec la cohérence. Alice tente de s'appuyer sur les récitations, les bonnes manières, les faits et le bon sens, mais chacun de ces moyens ne fonctionne que par intermittence. Le comique vient de ce que des procédures qui prétendent produire de l'ordre ne font qu'amplifier la vanité et la confusion.
Le procès, vers la fin du livre, condense cette méthode. Les formes de la justice sont présentes — juge, jurés, témoins et pièces à conviction — mais leur enchaînement et le jugement sont entièrement dissociés de l'équité. La satire de Carroll demeure accessible parce que la résistance d'Alice grandit en même temps que son corps. Elle ne l'emporte pas en résolvant Wonderland comme une énigme qui n'aurait qu'une réponse. Elle apprend à reconnaître qu'une autorité bruyante n'est pas pour autant légitime. Cette évolution donne une courbe émotionnelle à un livre qui se délecte par ailleurs d'apparitions, de disparitions et de métamorphoses soudaines.
Le monde du miroir est plus ordonné et plus inquiétant
Through the Looking-Glass paraît d'abord plus structuré. Son paysage suit un échiquier, Alice y occupe un rôle défini et sa progression vers le statut de reine lui fournit un but visible. Pourtant, cet ordre apparent ne rend pas le monde plus sûr. Il met plus précisément en évidence le décalage entre les règles et l'expérience vécue. Alice peut avancer comme une pièce d'échecs, mais ses interlocuteurs transforment la conversation en une série d'affrontements dont elle ne maîtrise jamais les présupposés.
Dans cette suite, le changement corporel cède la place à l'instabilité verbale. Les noms, les sens, les souvenirs et les catégories logiques deviennent des territoires disputés. Humpty Dumpty traite les mots comme les instruments de son autorité personnelle. Tweedledum et Tweedledee donnent à l'identité un caractère théâtral et réversible. Le rapport de la Reine Blanche au temps défie la causalité ordinaire, tandis que la Reine Rouge fait du mouvement une course effrénée qui ne permet que de rester sur place. Chaque épisode part d'une proposition qui ressemble à une règle et la pousse jusqu'au point où le bon sens se brise.
Le livre paraît donc plus froid que Wonderland, sans être moins inventif. Alice se montre plus sûre d'elle, mais elle affronte un monde où l'identité peut se réduire à une position au sein d'un système. Son accession au rang de reine promet la maîtrise, avant de déboucher sur un nouveau rituel chaotique. La structure de l'échiquier apporte une direction et des récurrences satisfaisantes, tandis que les rencontres remettent constamment en cause l'idée selon laquelle une progression formelle équivaudrait à une véritable compréhension.
Les lecteurs sensibles à l'intelligence sociale de Pride and Prejudice apprécieront peut-être la manière très différente dont Carroll transforme la conversation en lutte de statut. Chez Austen, le dialogue révèle les personnages par les sous-entendus et le jugement ; chez Carroll, les échanges dévoilent l'instabilité des règles qui sous-tendent le jugement lui-même. Dans les deux cas, il faut observer qui a le droit de définir les termes d'une scène.
Le Snark transforme l'aventure en quête vide
The Hunting of the Snark change d'échelle et de méthode. Il s'agit d'un poème narratif, non d'un troisième roman consacré à Alice, et son équipage réunit des personnages principalement désignés par des métiers dont le nom anglais commence par la même lettre : un Bellman, un Baker, un Butcher, un Beaver, entre autres. Leur expédition présente tous les signes extérieurs d'une aventure menée dans un but précis, mais son objet résiste à toute description utile. L'autorité du Bellman repose sur la répétition, la carte ne comporte aucune distinction exploitable et les rôles spécialisés protègent à peine l'équipage contre la confusion.
Le comique du poème procède par accumulation. Les consignes semblent exactes sans jamais devenir instructives ; les préparatifs se multiplient sans assurer le résultat. Carroll transforme le langage de l'exploration, du commerce, du droit et de la classification en une machinerie qui continue de tourner alors même que sa finalité est devenue douteuse. Contrairement à Alice, les chasseurs ne prennent jamais assez de recul pour contester le système. Tous adhèrent à la quête, et cet engagement collectif donne au poème une tension légèrement plus sombre sous la vivacité de ses sonorités.
L'éventualité que le Snark soit un Boojum modifie la tonalité émotionnelle de la quête. Ce qui commence comme un non-sens plein d'entrain se charge d'un risque de disparition. Carroll ne réduit pas ce risque par une explication conventionnelle ; la fin demeure donc évocatrice, plutôt que figée par une interprétation allégorique. On peut lire le Snark comme une satire de la confiance institutionnelle, comme un poème sur le désir qui se fixe sur un objet inconnaissable, ou simplement comme une escalade d'absurdités verbales parfaitement rythmée. Sa force tient précisément à son refus de ramener toutes ces possibilités à une solution unique.
Le langage de Carroll est à la fois le plaisir et l'obstacle
Dans les trois œuvres, le langage n'est pas un ornement. Il constitue le milieu où les personnages s'affrontent. Les jeux de mots révèlent plusieurs sens, les poèmes déforment des leçons apprises par cœur et des affirmations apparemment raisonnables changent de nature quand on les prend au pied de la lettre. La formation mathématique de Carroll est souvent invoquée pour expliquer cette précision, mais les livres ne nécessitent aucune connaissance technique. Leur logique relève de l'expérience : le lecteur sent une règle s'enclencher, puis voit la scène révéler un présupposé qu'elle dissimulait.
Le recueil se prête donc particulièrement bien à une lecture lente ou à voix haute, qui permet de saisir le rythme et le tempo des conversations. Cette qualité explique aussi les difficultés de certains lecteurs. L'intrigue s'interrompt fréquemment pour laisser place aux chansons, aux récitations, aux énigmes et aux querelles. Qui n'attend que l'événement suivant risque de voir dans ces passages de simples digressions. Mais pour qui prête attention au ton, la digression constitue souvent l'événement même : la tentative de définir un mot, d'achever un poème ou d'imposer les convenances devient un conflit miniature sur le pouvoir.
Les vers méritent une attention particulière. Les poèmes courts insérés dans les livres d'Alice parodient des formes didactiques et sentimentales familières au premier public de Carroll, mais ils restent efficaces même lorsque le modèle exact de la parodie est inconnu. Leur surface enjouée se heurte à l'appétit, au danger ou à l'agressivité. The Hunting of the Snark étend ce procédé à une œuvre entière : la répétition et l'élan formel donnent à une entreprise irrationnelle une apparence presque conforme aux règles d'une administration.
Points forts : maîtrise de l'imaginaire, rythme comique et profondeur critique
L'invention saute aux yeux, mais la maîtrise importe davantage que l'abondance. Les créatures de Wonderland marquent les esprits parce que chacune soumet Alice à une pression distincte : intimidation, contradiction, attente, conseil importun ou jugement arbitraire. Les personnages du miroir déclinent les thèmes de l'identité réfléchie et du mouvement réglé. L'équipage du Snark pousse un même procédé de dénomination jusqu'à en faire à la fois un principe d'organisation et une plaisanterie. Le recueil ne compte jamais sur la seule nouveauté ; ce sont les motifs récurrents qui lui donnent sa force.
Carroll manie aussi le rythme comique avec une remarquable économie. Les scènes suivent souvent une séquence reconnaissable : une affirmation péremptoire, l'objection d'Alice, un déplacement de la définition, puis une réponse grammaticalement recevable à l'échelle de la phrase, mais globalement absurde. La répétition rend alors l'échange à la fois plus drôle et plus oppressant. Ce double effet explique pourquoi ces livres survivent à tant d'autres fantaisies fondées uniquement sur une succession d'incidents merveilleux.
Enfin, les œuvres maintiennent une véritable incertitude. Les rêves d'Alice peuvent encadrer ses aventures, mais ils n'annulent pas les questions que celles-ci soulèvent. L'autorité reste vulnérable au non-sens ; le langage demeure nécessaire malgré son instabilité ; l'identité conserve une continuité alors même que la mémoire et le corps changent. Les lecteurs qui voudraient découvrir un autre classique où le langage, l'identité et l'autorité font naître des questions irrésolues peuvent se tourner vers Hamlet, même si le sérieux tragique de Shakespeare et la méthode comique de Carroll empruntent des voies très différentes.
Réserves : intrigues épisodiques, références d'époque et questions d'édition
Toutes les parties du recueil ne sont pas aussi abordables. Alice's Adventures in Wonderland offre la courbe émotionnelle la plus nette ; Through the Looking-Glass exige davantage de patience devant les énigmes verbales et les transitions abruptes. The Hunting of the Snark est plus court, mais aussi plus abstrait : les lecteurs qui cherchent Alice ou un personnage principal aussi concret risquent de trouver sa galerie de métiers volontairement sommaire.
Certaines allusions et parodies portent la marque de l'éducation et des conventions sociales de la Grande-Bretagne du XIXe siècle. Le lecteur moderne n'a pas besoin d'un appareil de notes pour comprendre chaque plaisanterie, mais une édition annotée peut éclairer la façon dont Carroll transforme des poèmes familiers, des habitudes scolaires et des institutions publiques. Les annotations sont surtout utiles lorsqu'elles servent le comique, et non quand elles traitent chaque image comme un code à déchiffrer.
La présentation exacte varie également selon les éditions. Ce recueil répertorié par Open Library porte 1984 comme première année de publication, alors que ses différentes composantes sont nées au XIXe siècle. Les introductions, les notes, la typographie et les illustrations peuvent profondément modifier l'expérience ; au moment de choisir un exemplaire, il convient donc de distinguer la permanence des textes des particularités éditoriales de chaque édition. La présente critique évalue la réunion des trois œuvres et leurs rapports littéraires, non le papier, les commentaires ou la qualité de reproduction de toutes les éditions publiées sous ce titre.
Ceux qui préfèrent un récit d'apprentissage continu, un réalisme psychologique soutenu ou un monde régi par des règles que l'on peut reconstituer pourront trouver Carroll fuyant. Jane Eyre constitue une autre voie intéressante : le roman suit lui aussi une jeune héroïne qui résiste aux définitions qu'on lui impose, mais développe cette résistance par les choix moraux, les contraintes sociales et le récit continu d'une vie, plutôt que par la logique du rêve.
À qui conseiller ce recueil ?
Ce volume convient surtout aux lecteurs qui aiment une fantasy façonnée par le langage autant que par le décor. Il constitue un excellent choix pour les familles qui lisent ensemble, les étudiants qui étudient le non-sens littéraire, les écrivains qui s'intéressent au dialogue et à la contrainte, ainsi que les adultes qui reviennent aux classiques de leur enfance pour en observer les structures. La réunion des textes est particulièrement précieuse pour qui connaît des personnages isolés de Wonderland grâce aux adaptations, sans avoir encore découvert la vigueur des débats qui traversent les livres eux-mêmes.
Le recueil conviendra moins à ceux qui souhaitent une seule aventure rapide ou une trilogie cohérente. The Hunting of the Snark prolonge une méthode, non l'histoire d'Alice. Les jeunes lecteurs peuvent aimer ses sonorités et ses épisodes sans en suivre toutes les implications ; les adultes percevront peut-être plus nettement le malaise qui affleure sous les plaisanteries. Aucune de ces réactions n'est la seule valable : la longévité de Carroll vient en partie de ce qu'il laisse le jeu et la critique occuper la même page.
Pour une première découverte, lire Wonderland avant Through the Looking-Glass permet de respecter la progression vers une complexité formelle accrue. Le Snark prend tout son sens ensuite : la disparition d'Alice et la concentration sur une absurdité collective apparaissent alors comme un changement délibéré. Il peut être plus fructueux de ménager une pause entre les œuvres que d'aborder le recueil comme un seul long récit.
Verdict final
Réunies, ces œuvres montrent que le non-sens de Carroll n'est pas une échappatoire à la pensée, mais une façon de la mettre à l'épreuve. Wonderland éprouve les règles sociales imposées à une enfant dont le corps change. Through the Looking-Glass cherche à savoir si les systèmes et les mots peuvent garantir l'identité. The Hunting of the Snark met à l'épreuve l'assurance d'un groupe qui poursuit un objet qu'il ne sait pas définir avec pertinence. Chaque œuvre part de formes d'ordre reconnaissables, puis révèle la part d'appétit, de vanité, d'ambiguïté et de peur qui les habite.
Le premier roman d'Alice reste le plus immédiatement accueillant, sa suite le plus complexe dans sa construction et le poème l'expression la plus concentrée d'une quête sans finalité. Leurs différences empêchent le recueil d'être parfaitement homogène, mais l'homogénéité serait ici un mauvais critère. Voici un ensemble généreux et exigeant de fantaisies comiques, destiné aux lecteurs prêts à voir une plaisanterie devenir une réflexion — puis la réflexion se muer, sans prévenir, en une autre plaisanterie.