Critique de livre

Critique d’And Another Thing…

La suite autorisée du Guide du voyageur galactique signée Eoin Colfer déploie une comédie cosmique pleine d’allant, même si sa distribution pléthorique étouffe parfois l’absurdité plus discrète qui distinguait la série.

Auteur
Eoin Colfer
Première publication
2009
Couverture de And Another Thing…
Couverture fournie par Open Library ; l'illustration de l'édition peut différer du texte critiqué.
Voir la source https://openlibrary.org/works/OL5725953W

Critique d’And Another Thing… : un retour autorisé au rythme différent

Toute critique d’And Another Thing… doit commencer par ce constat délicat : le roman est à la fois une continuation et un plaidoyer en faveur de la continuation. Après les cinq livres de Douglas Adams, Eoin Colfer s’est chargé du sixième volume de la série Le Guide du voyageur galactique, avec l’autorisation des ayants droit d’Adams. Le résultat n’efface pas la frontière entre les deux écrivains, et il serait déraisonnable de l’exiger. Colfer propose plutôt une reconstitution vigoureuse et affectueuse de la mécanique de la série : désastre cosmique, cruauté bureaucratique, sauvetage impossible, amitié meurtrie, farce théologique et plaisanteries surgies de directions que l’intrigue n’a pas encore découvertes.

Cette démarche produit un livre doté d’un véritable élan et traversé par des éclairs périodiques d’absurdité inspirée. Elle donne aussi une lecture très chargée. Colfer veut simultanément garder toute la troupe en mouvement, retrouver des rythmes familiers et ménager une place à de nouvelles complications. La question critique centrale n’est donc pas de savoir s’il peut imiter Adams phrase après phrase. Il ne le peut pas, et le roman se porte mieux chaque fois qu’il cesse d’essayer. La question pertinente est de savoir si ce nouvel épisode trouve une raison comique et émotionnelle suffisante pour rouvrir une histoire qui avait déjà atteint un terme sombre et décisif. La réponse est un oui nuancé : généreux, drôle et agréable à lire, le roman réussit davantage comme un bis enthousiaste que comme le prolongement indétectable de la voix d’Adams.

Les lecteurs en quête d’une fiction spéculative d’une ampleur comparable peuvent parcourir la sélection de science-fiction. Si ce livre y a sa place, ce n’est pas parce que sa technologie réclame d’être prise au sérieux, mais parce qu’il se sert des galaxies, des intelligences artificielles, des extraterrestres et des voyages improbables pour amplifier une sottise profondément humaine.

Une prémisse fondée sur la fuite, la répétition et une fatalité comique

Le problème initial est d’une gravité tout indiquée. Arthur Dent est revenu sur Terre, mais doit de nouveau affronter la perspective de voir la planète détruite. Cette répétition est plus qu’une remise à zéro nostalgique. Elle révèle la compréhension qu’a Colfer des lois comiques de la série : la survie est provisoire, le foyer instable, et l’univers considère toute conclusion personnelle comme une erreur administrative. Le désir d’Arthur de retrouver un confort ordinaire reste drôle précisément parce que l’échelle qui l’entoure se montre si hostile à la vie quotidienne.

Le roman rassemble ensuite les personnages bien connus et les entraîne dans un nouvel écheveau cosmique. L’énergie perturbatrice de Zaphod Beeblebrox joue un rôle dans le sauvetage, tandis que dieux, machines, extraterrestres et intérêts politiques compliquent ce qui aurait pu n’être qu’une simple fuite devant le danger. La présentation de l’éditeur attire à juste titre l’attention sur des dieux au chômage, un extraterrestre vert éperdument amoureux, un ordinateur irritant et une énorme meule de fromage ; cet inventaire rend mieux compte de la méthode du livre qu’un résumé conventionnel. Colfer entasse des éléments incompatibles jusqu’à ce que leurs collisions deviennent l’histoire.

La prémisse est particulièrement forte lorsque la répétition prend une nouvelle coloration émotionnelle. Une autre Terre menacée pourrait sembler un moyen facile de rejouer le premier geste de la série, mais Arthur n’est plus l’homme déconcerté dont la maison et la planète disparaissent le même jour. À ce stade, la répétition se charge de lassitude. Il connaît trop bien la galaxie pour en attendre la justice, mais pas assez pour renoncer à espérer un havre de paix. Cette tension donne au roman un modeste point d’ancrage émotionnel, même lorsque l’intrigue ne cesse de s’éloigner de lui à toute vitesse.

La voix de Colfer fonctionne mieux à côté de l’original qu’en son sein

Le défi le plus manifeste du roman tient au ton. La comédie d’Adams paraît souvent spontanée parce que sa logique est méticuleusement décalée : une institution s’explique trop clairement, une machine remplit à la perfection la mauvaise fonction, ou une phrase dépasse tranquillement les limites de la raison et poursuit sa route. Colfer comprend ces structures. Il offre des digressions, une terminologie inventée, des définitions comiques et de brusques renversements d’échelle. Nombre de ces trouvailles sont affûtées, et le livre reste rarement longtemps sans plaisanterie.

La différence tient au degré d’insistance. Colfer souligne souvent l’atmosphère comique en ajoutant un nouvel aparté avant que le précédent ait eu le temps de retomber. Le lecteur sent le dispositif à l’œuvre. Cela n’invalide pas les plaisanteries, mais en modifie le rythme. Les passages les plus pince-sans-rire d’Adams savaient laisser un vide déconcertant autour d’une chute ; Colfer tend à combler cet espace par du mouvement. Sa prose est plus chaleureuse, plus affairée et plus ouvertement enthousiaste à l’égard de cet univers fictif.

Dès lors que cette énergie est acceptée comme une caractéristique plutôt que comme un échec, elle devient plaisante. Colfer n’est pas un ventriloque littéraire qui étoufferait chacun de ses propres instincts. Son expérience du récit d’aventures mené tambour battant se lit dans la fluidité des changements de scène, la clarté de l’action et son instinct pour remettre en contact les éléments dispersés. La suite possède un autre rythme parce qu’un autre romancier en tient les commandes. Les lecteurs qui exigent une imitation parfaite resteront sensibles à l’écart ; ceux qui acceptent d’entendre une reprise pourront apprécier ce que le nouvel interprète choisit de mettre en valeur.

La troupe apporte de la chaleur, mais encombre la structure

Arthur, Ford Prefect, Trillian, Random et Zaphod arrivent chargés d’histoires qu’on ne peut réduire à des fonctions bien ordonnées. Cet héritage procure d’emblée au livre un capital émotionnel et comique. Un petit geste peut rappeler des années de séparation ou de frustration, tandis qu’une décision insensée paraît tout à fait plausible parce que le personnage a passé plusieurs volumes à s’y préparer. Colfer traite l’ensemble avec une affection évidente et résiste généralement à la tentation d’en polir les aspérités.

Arthur demeure le meilleur étalon de la réussite du roman. Son endurance n’a rien d’héroïque au sens conventionnel. C’est la persévérance obstinée d’un homme qui ne cesse de découvrir que la réalité a mal compris les conditions fondamentales de son existence. Colfer perçoit la mélancolie sous-jacente à cette plaisanterie. Lorsque le livre ralentit suffisamment pour laisser Arthur prendre la mesure d’une nouvelle perte, d’un nouveau sauvetage ou d’une nouvelle exigence absurde, la suite trouve un ton humain qui lui appartient.

Zaphod est naturellement plus bruyant, et l’intrigue bénéficie à plusieurs reprises de sa faculté à transformer l’assurance en catastrophe. Le récit tend cependant à privilégier à l’excès les personnages et les péripéties dont l’effet comique est le plus immédiat. Certaines relations évoluent avec moins de patience que leur passé ne le mériterait. Random, notamment, apporte à l’histoire des tensions familiales complexes, mais la structure précipitée ne leur permet pas toujours de mûrir. Le problème n’est pas un manque de matière, mais son contraire : trop de fils narratifs rivalisent pour trouver leur place.

Le fil mythologique élargit le livre au-delà de la farce technologique. Les lecteurs attirés par les récits qui font s’entrechoquer systèmes spéculatifs, dieux et légendes pourront aussi trouver des pistes utiles dans la sélection de fantasy. Ici, la mythologie n’offre pas une solution de remplacement solennelle à la science-fiction : c’est une institution de plus, avec ses réputations, ses problèmes d’emploi, ses rivalités et ses attentes inopportunes.

Ce que cette continuation réussit particulièrement bien

Sa première grande qualité est de rester accessible au sein d’une prémisse fortement tributaire des épisodes précédents. Ce n’est pas le bon point d’entrée pour un parfait néophyte, mais Colfer fournit aux lecteurs qui reviennent assez de repères pour retrouver les relations importantes sans transformer l’ouverture en dossier documentaire. Le livre avance comme s’il faisait confiance à leur mémoire, tout en leur offrant des points d’appui.

Sa deuxième qualité est sa générosité. Globalement inoffensive s’achève sur une note d’une noirceur et d’un caractère définitif inhabituels. Colfer ne prétend pas que cette obscurité n’a jamais existé, mais il ménage la possibilité d’un mouvement ultérieur. Cette décision divisera les lecteurs par principe : pour certains, rouvrir cette fin en affaiblit la puissance ; pour d’autres, le changement de climat émotionnel constitue précisément l’attrait de la suite. À l’aune de ses propres ambitions, ce courant plus optimiste ne relève pas d’une gaieté à bon marché. Il traduit une volonté de laisser des personnages meurtris tenter à nouveau de nouer des liens, même dans un univers qui les a punis à plusieurs reprises pour l’avoir fait.

La troisième qualité réside dans le maniement des échelles. Un grief privé peut devenir une affaire planétaire ; une menace cosmique, être interrompue par la vanité, une idylle ou de la nourriture. Ce mouvement de va-et-vient est essentiel à la comédie du Guide, et Colfer s’en sert avec assurance. Le récit comprend que la galaxie est plus drôle lorsque grandeur et mesquinerie ne s’opposent pas, mais agissent de concert.

Enfin, le roman assume admirablement sa vocation divertissante. Il veut avancer, surprendre et amuser. Même lorsqu’une séquence comique n’atteint pas complètement sa cible, une autre idée est déjà en approche. Les lecteurs peuvent explorer la sélection de science-fiction pour comparer d’autres œuvres humoristiques et spéculatives, mais peu de suites doivent composer avec un tel mélange d’attentes héritées et d’absurdité délibérée.

Les points où le livre peine sous le poids de son héritage

La réserve la plus nette concerne la densité. Personnages, intrigues secondaires, clins d’œil, notions inventées, interventions à la manière du Guide et scènes d’action s’accumulent plus vite que le roman ne peut les hiérarchiser. Puisque presque chaque élément arrive avec un effet comique, la prose perd parfois ses contrastes. Une phrase calme ne peut surprendre si le paragraphe qui l’entoure joue déjà constamment au volume maximal.

Deuxième réserve : la reconnaissance remplace parfois la découverte. Le retour d’un personnage ou d’un schéma familier peut procurer du plaisir par sa seule réapparition, mais cet effet s’émousse. Une suite accomplie ne se contente pas de rappeler aux lecteurs ce qu’ils ont aimé ; elle crée une situation nouvelle qui modifie leur compréhension des éléments familiers. And Another Thing… y parvient par intermittence plutôt que de manière constante. Ses nouveautés sont souvent pleines de vie, mais le livre reste soumis à la nécessité de prouver sa légitimité.

La question de l’auteur est, elle aussi, incontournable. Le style d’Adams n’était pas un assortiment de pièces interchangeables, et les romans originaux ont de toute façon beaucoup changé au fil de la série. Comparer chaque phrase à une synthèse idéalisée de cinq livres différents serait injuste envers Colfer et peu éclairant. La voix reste toutefois centrale dans cette série, si bien que les lecteurs ne peuvent simplement négliger le changement. Les sentiments plus explicites, l’intrigue plus rapide et la concentration plus forte de signaux comiques en raviront certains et en fatigueront d’autres.

Aucune de ces faiblesses ne rend le projet cynique. Le soin apporté est manifeste. La limite tient au fait que ce soin même peut devenir visible sous forme d’effort, alors que la comédie du Guide atteint sa plus grande magie lorsque sa construction sophistiquée se déguise en remarque désinvolte.

À qui conseiller And Another Thing… ?

Le lecteur idéal a terminé les cinq romans d’Adams et souhaite passer davantage de temps avec leurs personnages sans exiger une simulation parfaite de leur créateur. Cette familiarité compte, car le livre consacre son énergie émotionnelle à poursuivre plutôt qu’à présenter. Un nouveau venu pourrait suivre le péril immédiat, mais les retrouvailles, les retournements et bien des plaisanteries liées au comportement des personnages perdraient leur force.

Le roman convient aussi très bien aux lecteurs qui apprécient l’invention comique à cadence rapide. Le rythme reste rarement contemplatif longtemps. Les scènes reposent sur des malentendus, des ego démesurés, des systèmes excentriques et l’écart disproportionné entre les désirs des personnages et ce que la galaxie leur autorise. Les amateurs du talent de Colfer pour faire progresser une intrigue seront peut-être plus à l’aise avec ce rythme que les lecteurs en quête des passages les plus pince-sans-rire d’Adams.

Le livre correspond moins à ceux qui voient en Globalement inoffensive une conclusion qui aurait dû rester intacte. Il frustrera également les lecteurs qui préfèrent une satire dépouillée, un nombre strictement limité de personnages ou une continuation qui se fondrait entièrement dans la manière de l’auteur original. L’attitude de lecture la plus féconde ne relève ni de la vénération ni de l’hostilité. Elle consiste à examiner avec curiosité ce qu’un successeur talentueux et officiellement autorisé peut préserver, modifier et révéler malgré lui de l’œuvre qu’il prolonge.

Le contexte compte : suite, hommage et roman comique autonome

Publié en 2009, And Another Thing… est arrivé comme le sixième roman d’une série toujours identifiée à Douglas Adams. Colfer était déjà connu pour les livres Artemis Fowl, et sa biographie officielle précise que les ayants droit d’Adams lui ont confié cette continuation. Ces faits expliquent la légitimité du roman en tant que projet commandé, mais ils ne peuvent en déterminer la valeur artistique. L’autorisation répond à la question de savoir qui avait le droit d’écrire le livre ; la critique doit encore demander ce que l’écriture accomplit.

Comme suite, le roman rétablit la menace et réunit à nouveau une troupe. Comme hommage, il recrée des procédés reconnaissables et manifeste sans cesse sa connaissance de la grammaire comique de son modèle. Comme roman autonome, en revanche, il subit des obligations qu’aucune comédie spatiale ordinaire n’aurait à porter. Il lui faut tout à la fois ressusciter, rassurer, se différencier et divertir. L’encombrement est en partie le prix de cette mission.

Ce contexte permet aussi de comprendre pourquoi les inégalités du livre peuvent présenter un intérêt. Les passages qui semblent venir le plus naturellement à Colfer — chaleureux, rapides, aventureux — montrent qu’une continuation procède par interprétation, non par conservation. Ceux qui s’efforcent le plus de retrouver des effets familiers révèlent la singularité de la source. En ce sens, même l’imitation imparfaite a une valeur critique : elle attire l’attention sur des techniques qui pouvaient paraître invisibles entre les mains d’Adams.

D’autres lectures pour les amateurs du Guide

Les lecteurs qui recherchent avant tout la voix d’Adams devraient revenir aux cinq romans originaux, à commencer par Le Guide du voyageur galactique. Ce parcours offre la meilleure introduction au mélange changeant de structure héritée de la radio, de comédie philosophique et d’espièglerie narrative propre à la série. Ceux qui sont particulièrement attachés à l’atmosphère plus sombre des derniers volumes préféreront peut-être conserver Globalement inoffensive comme point final.

Les lecteurs désireux de découvrir Colfer sur son propre terrain devraient envisager la série Artemis Fowl, où sa maîtrise du rythme, de la technologie, des systèmes fantastiques et des personnalités combatives se déploie sans la charge d’avoir à imiter un prédécesseur. Comparer ces livres à celui-ci aide à distinguer ses qualités spontanées des tics délibérément empruntés au Guide.

Pour ceux que la rencontre de l’absurdité et des idées spéculatives attire davantage que la continuité, les catalogues plus larges de science-fiction et de fantasy guideront mieux qu’un ordre de lecture dicté par la franchise. And Another Thing… a notamment le mérite de révéler quel genre de suite chaque lecteur souhaite : retour fidèle, réinvention du ton, réparation émotionnelle ou simple nouveau voyage improbable en compagnie de figures familières.

Verdict final

And Another Thing… mérite le plus sûrement sa place lorsqu’il traite l’univers du Guide comme une scène ouverte à une nouvelle interprétation plutôt que comme un musée à protéger. Colfer apporte du rythme, de l’affection et une séduisante volonté de laisser l’espoir réintégrer un cosmos célèbre pour son indifférence. Il anime avec énergie sa galerie de personnages, son bric-à-brac spéculatif est souvent drôle, et son respect pour ces figures empêche le projet de paraître purement contractuel.

Ce même enthousiasme crée la principale faiblesse du roman. Intrigue, voix, rappels et chutes comiques s’y bousculent, laissant parfois trop peu de silence à la plaisanterie la plus acérée ou au moment de vulnérabilité le plus sensible. Le livre ne sonne pas exactement comme du Douglas Adams, et ses efforts en ce sens convainquent moins que les moments où Colfer fait confiance à ses propres instincts, plus chaleureux et plus rapides.

Comme retour autorisé, il vaut la peine d’être lu : il n’est ni indispensable pour comprendre les cinq livres originaux, ni destiné à remplacer leur fin, mais propose une exploration pleine d’allant de ce qui peut survenir après une conclusion définitive. Les lecteurs qui acceptent la couture visible entre les auteurs y trouveront de l’esprit, du mouvement et une affection sincère. Ceux qui ne le peuvent pas découvriront au moins pourquoi cette couture a son importance.

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