Critique de livre

Critique d’At Certain Points We Touch

Cette critique montre comment ce premier roman de Lauren J. Joseph transforme une histoire d’amour toxique en une méditation lucide sur la mémoire, le désir et le deuil.

Auteur
Lauren J. Joseph
Première publication
2022
Couverture de At Certain Points We Touch
Couverture fournie par Open Library ; l'illustration de l'édition peut différer du texte critiqué.
Voir la source https://openlibrary.org/works/OL25802374W

critique d’At Certain Points We Touch : un premier roman brillant et meurtri sur le désir après-coup

Cette critique d’At Certain Points We Touch s’ouvre sur une idée simple : le roman de Lauren J. Joseph est le plus puissant lorsqu’il est lu non comme une romance tragique, mais comme un débat avec la mémoire. Son point de départ est net. Un·e narrateur·trice à Mexico, réveillé·e par l’anniversaire d’un ancien amant disparu, se met à reconstruire l’aventure qui continue de gouverner son imaginaire bien après avoir cessé de soutenir sa vie. Mais le livre ne se contente pas de raconter une relation destructrice. Il interroge ce que le deuil fait au récit, ce que cache l’obsession érotique, et comment quelqu’un transforme une existence souvent chaotique en une œuvre qui semble exacte.

Cette combinaison fonde la force du roman. At Certain Points We Touch est drôle, âpre, glamour, endeuillé et d’une sincérité dénudée, souvent au sein d’un même chapitre. Joseph compose à la fois un roman d’émancipation queer, une élégie et un autoportrait d’artiste, puis laisse ces formes s’opposer. Le résultat ne conviendra pas à toutes les sensibilités. Il peut être excessif volontairement, répétitif à la manière d’une fixation, et émotionnellement éprouvant parce qu’il refuse d’embellir son lien central. Pour les lecteurs et lectrices prêts à l’accueillir selon ses termes, il s’agit de l’un de ces premiers romans qui semblent pleinement habités plutôt que prudents et calculés.

Ce que raconte réellement At Certain Points We Touch

En surface, le roman suit l’enchevêtrement durable de JJ avec Thomas James, figure magnétique et souvent répulsive, dont la présence marque des années de la vie affective du/de la narrateur·trice. Leur histoire commence à la jeunesse, puis se déploie entre villes, scènes, amitiés et phases de réinvention de soi. La relation est sexuelle, romantique, compétitive, humiliante, addictive, et inachevée avant même que la mort ne la fige. Joseph comprend que des liens parmi les plus formatifs ne sont pas les plus sains, et le livre ne prend pas le lecteur ni la lectrice pour un enfant en feignant d’ignorer cela.

Ce qui fait du récit plus qu’un simple récit de liaison toxique, c’est le cadre que construit Joseph autour. Le/la narrateur·trice ne se contente pas de se souvenir de Thomas James ; il·elle tente de l’écrire, et cet effort dévoile sans cesse les limites de la mémoire et de l’explication. Dans ce roman, l’amour est indissociable de la réécriture. Chaque retour vers le passé emporte une honte neuve, une séduction neuve, une nouvelle connaissance de soi et une nouvelle auto-illusion. Le mouvement réel du livre vient de cette instabilité. Il s’agit moins de trouver la vérité définitive de la relation que de montrer comment le deuil réédite sans cesse le même matériau.

Le récit dépasse aussi le seul couple. JJ circule entre Londres, San Francisco, New York et Mexico, et ces lieux comptent bien plus que comme décor. Joseph mobilise la vie nocturne, les milieux artistiques, les chambres précaires, les fêtes, les espaces religieux et les réseaux d’amitié pour montrer comment l’identité se fabrique en public. JJ devient auteur·e tout en devenant quelqu’un capable de survivre à ce que le désir lui a infligé. Cette double éducation explique pourquoi le roman trouve naturellement sa place dans fiction littéraire tout en touchant aussi au territoire réflexif et idéel de histoire et idées.

Voix, structure et pourquoi le roman semble vivant sur la page

La meilleure raison de lire At Certain Points We Touch réside dans la voix de Joseph. JJ raconte avec une intelligence théâtrale, une aigreur comique, un appétit, une vulnérabilité et une précision presque inquiétante sur l’humiliation. Beaucoup de fictions contemporaines sur les scènes artistiques et la jeunesse adulte confondent esprit brillant et profondeur. Celle-ci évite ce piège parce que son humour révèle le caractère au lieu de l’orner. Les plaisanteries n’existent pas pour alléger la douleur de l’extérieur ; elles font partie de la stratégie de survie de la voix narrative.

La structure compte autant. Le roman oscille entre le deuil présent et l’expérience passée, en usant de l’adresse, du souvenir et de la récurrence émotionnelle pour produire une intimité moins stable que ne l’est souvent la confession ordinaire. L’adresse à la deuxième personne importe au texte parce qu’elle maintient Thomas James à proximité même quand il est absent, et place le·la lecteur·trice dans l’incapacité du/de la narrateur·trice à laisser le mort figé. C’est une méthode risquée : trop de direct peut devenir monotone ou oppressant. Ici, elle fonctionne généralement, car Joseph module cette pression. Parfois le texte accuse, parfois il dévotionne, parfois il mord avec sarcasme, parfois il frôle le documentaire dans sa manière d’inventorier les blessures.

C’est aussi un roman attentif à un contraste de tons peu fréquent. Joseph passe de la sexualité à la farce, du détail social camp à la peine nue, sans que ces registres s’annulent. Cette souplesse tonale participe de l’intelligence du livre sur la vie queer, où la performance et la sincérité coexistent souvent au lieu de se succéder. Les lecteurs et lectrices qui apprécient les romans pouvant être verbalement luxuriants sans perdre en tranchant trouveront des points de comparaison utiles avec Fun Home, où la mémoire est aussi organisée par la forme et une lucidité rétrospective, même si le récit de mémoires d’Alison Bechdel est plus glacial et plus architecturé que la prose fiévreuse de Joseph.

Amour, cruauté et refus de classer moralement trop vite

L’une des qualités les plus fortes du livre tient à son refus de nettoyer l’éthique émotionnelle du désir. Thomas James n’est pas transformé en génie incompris, mais il n’est pas non plus aplati en pur méchant. Il est cruel, séduisant, égoïste, blessé, performatif socialement, et parfois impossible à séparer de la propre faim du/de la narrateur·trice pour la dégradation, le glamour et la reconnaissance. Joseph saisit que la question dans de telles relations n’est pas « Pourquoi ne sont-ils pas partis ? » de manière simple. La question plus difficile est celle du besoin, du fantasme ou du modèle de soi qui rend l’injure signifiante.

C’est là que le roman devient mature. Il ne félicite pas le/de la narrateur·trice pour avoir fini par voir la vérité, car voir la vérité ne signifie pas être libéré·e d’elle. JJ peut connaître la lucidité et rester attiré·e par d’anciens scénarios. Le livre reste fidèle à cette contradiction. Il sait que le deuil conserve non seulement la tendresse, mais aussi la vanité, la colère, le ressentiment de classe, la dépendance érotique et le souhait d’être choisi·e rétroactivement par quelqu’un qui n’a jamais su aimer avec justesse.

Joseph excelle aussi dans l’analyse des écosystèmes sociaux qui rendent certains comportements destructeurs séduisants ou pardonnables. Le roman a un regard très précis sur les scènes où la cruauté arrive déguisée en ironie, sophistication ou badinage. Cette intelligence relationnelle donne au livre une portée plus large que ne le laisse supposer le simple résumé d’une liaison condamnée. Le problème ne se réduit pas à un seul homme nocif. Il tient à une culture de la pose, du charisme et du cool aspiratif qui apprend à lire le mépris comme profondeur. Sur ce point, le roman partage une certaine acuité avec Young Mungo, même si le texte de Douglas Stuart est plus ancré dans la communauté et la tragédie de classe tandis que celui de Joseph est plus mobile, plus dirigé par la scène et plus performatif.

Devenir queer, art, classe et croyance

Réduire At Certain Points We Touch à une simple question de représentation la desservirait, mais ignorer la spécificité de son expérience queer serait tout aussi réducteur. Joseph n’écrit pas la queerness comme une déclaration d’identité lisse : elle en est une texture vécue de désir, de style, de danger, d’appartenance, de gêne, d’improvisation et d’auto-construction. Le passage de JJ d’une ville à l’autre donne au roman une énergie cosmopolite agitée, mais le centre émotionnel reste résolument local : un corps, une voix, un ensemble d’humiliations, un homme mort qui refuse de demeurer au passé.

Le roman est particulièrement fort quand il relie sexualité et formation artistique. JJ apprend à narrer l’expérience en même temps qu’il apprend quels moments récompensent l’esprit, la beauté, la soumission, la rébellion et le spectaculaire. Joseph ne sépare jamais complètement ces apprentissages, et c’est juste. La sensibilité esthétique de la voix est façonnée par les clubs, les lettres, la mode, la religion, le flirt, la honte et l’argumentation autant que par les livres ou un apprentissage artistique institutionnel. Le texte acquiert ainsi une conviction profonde : devenir artiste n’est pas seulement affaire de technique, mais de capacité à durer assez pour transformer les expériences.

La question de classe est également centrale. Joseph observe avec finesse le snobisme, la mise en scène de soi et la charge érotique du statut dans les sous-cultures queer. Le livre voit comment certains corps, accents, goûts et formes de tenue de soi se voient attribuer une valeur, et comment cette économie s’infiltre dans l’amour. Thomas James n’est pas seulement désirable en lui-même ; il fait partie d’un théâtre social où le mépris peut paraître cher et le détachement aristocratique. L’attirance de JJ ne se détache jamais de ce théâtre, ce qui rend le roman plus tranchant que des histoires queer plus nostalgiques comme Call Me by Your Name. Le roman d’Andre Aciman transforme la mémoire en atmosphère et en désir ; Joseph conserve ce désir mais l’ourle de rugosité sociale, d’esprit camp et de beaucoup moins de foi dans la beauté comme consolation.

La foi et le rituel hantent aussi le texte de manière stimulante. Sans devenir un roman religieux au sens classique, At Certain Points We Touch revient sans relâche sur la confession, l’absolution, la honte du corps et la question des formes de dévotion qui subsistent après l’effondrement de la confiance. Cette dimension donne au deuil autre chose qu’une intensité intime : elle offre au livre un vocabulaire éthique sans le forcer vers la piété.

Qui devrait le lire, et qui peut préférer un autre roman queer

Ce livre convient surtout à ceux et celles qui aiment une fiction littéraire donnant la priorité à la voix plutôt qu’à la mécanique du récit, et à la vérité émotionnelle plutôt qu’à la sympathie obligatoire. Si vous êtes sensible aux romans où l’obsession est examinée de l’intérieur, où la sexualité a une fonction narrative plutôt que décorative, et où le deuil continue de contaminer le présent, Joseph offre une matière de lecture considérable. Les lecteurs et lectrices intéressé·e·s par une fiction queer désenchantée sans tomber dans le cynisme devraient aussi y prêter attention.

Il est moins adapté à celles et ceux qui souhaitent une trajectoire rédemptrice nette, un partenaire amoureux attachant, ou un centre moral stable. Thomas James est souvent difficile à supporter, et Joseph le veut ainsi. Le livre adopte également un rythme résolument littéraire : il apprécie la digression, l’accumulation, l’atmosphère et la pression récursive des scènes rappelées. Certains lectorats parleront d’immersion, d’autres d’excès de longueur. Les deux réactions se comprennent. L’enjeu est de savoir si l’on perçoit les répétitions du livre comme l’expression du deuil ou comme un frein narratif.

Les lecteurs cherchant une fiction queer avec une entrée émotionnelle plus douce pourraient mieux accueillir Two Boys Kissing, plus ouvertement façonné par la tendresse et l’adresse communautaire. Ceux qui attendent un réalisme social plus frontal peuvent préférer Young Mungo. Ceux qui veulent un récit autobiographique et une critique liés par une rétrospection formellement maîtrisée peuvent regarder du côté de Fun Home. Le roman de Joseph est plus désordonné que ces ouvrages, mais ce désordre participe de son pari artistique.

Bilan final

At Certain Points We Touch est un premier roman impressionnant parce qu’il comprend que le premier amour survit souvent non comme douceur, mais comme résidu : honte, fantasme, humour, deuil, discussion inachevée. Lauren J. Joseph prend ce résidu au sérieux et lui donne une forme à la mesure de son intensité. Le roman est érotique sans se réduire à la provocation, triste sans devenir solennel, et intellectuellement vif sans se figer dans le détachement.

Ses défauts sont réels. La fixation centrale peut fatiguer, et certains lecteurs et certaines lectrices voudront peut-être qu’il fasse davantage confiance à la sélection qu’à l’accumulation. Mais ces limites sont attachées à ses forces. C’est un livre qui préfère courir le risque de l’excès plutôt que de devenir agréable, maîtrisé ou faussement résolu. Pour le bon lectorat, ce pari porte ses fruits.

Si vous cherchez une fiction queer littéraire qui traite la mémoire comme un champ de bataille, comprend les séductions du mauvais amour et voit dans l’art non une évasion mais une façon de survivre à la contradiction, At Certain Points We Touch mérite votre attention.

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