Critique de livre
Critique de Down-adown-derry
Cette critique de Down-adown-Derry lit le recueil de Walter de la Mare comme une architecture en trois blocs, où musique, danger et songe se transforment mutuellement.
- Auteur
- Walter de la Mare
- Première publication
- 1922
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https://openlibrary.org/works/OL1098499WCritique de Down-adown-Derry : une musique féerique avec un envers d’ombre
La critique de Down-adown-Derry confirme que ce recueil de 1922 n’est pas une fable continue, mais une collection structurée en trois blocs : Fairies, Witches and Witchcraft et The World of Dream. Cette organisation change le mode de lecture dès l’ouverture. Le livre commence dans la perception délicate – entendre, voir, attendre une danse – puis avance vers la poursuite, la capture et enfin l’intériorité du songe.
Ce mouvement n’est pas un simple choix esthétique. C’est un principe de lecture. Les poèmes ne se ferment pas par la résolution d’une intrigue unique ; ils ouvrent à chaque fois un climat d’attention. Les motifs qui reviennent (refrains, rythmes, répétitions, changements de lumière) fonctionnent comme des mécanismes communs, tandis que chaque bloc en réoriente la force.
Le recueil montre ainsi que la beauté peut être productive sans être consolatrice. Quand la forme semble légère, de la Mare introduit déjà une ambiguïté : le familier s’effiloche, puis laisse place à une perception altérée.
Pour une approche de la fable poétique, Baum’s American Fairy Tales offre un autre modèle de merveilleux narratif.
Baum’s American Fairy Tales peut donc servir de point d’écart : elle maintient le rythme enfantin, mais avec une architecture d’histoires plus continue.
Le groupe des fées : danse, doubles et enfants qui disparaissent
The Fairies Dancing ouvre la première section avec une scène à l’aube : l’auditeur perçoit un mouvement et une présence, puis la lumière ordinaire reprend. La mécanique du poème tient à la temporalité : la nuit, les noms célestes, l’herbe, puis la clarté du matin. Ce n’est pas une scène stable, mais une sensation de seuil.
Dream-Song propose une autre texture. Son énumération de lumières, de lampe de poche à lumière d’elfe, compose un chemin de seuils. Le poème ne raconte moins un événement qu’une traversée sensorielle. En gardant la forme de l’accumulation, de la Mare montre que le rêve n’a pas besoin d’être total pour être structurant : il avance par micro-variations.
The Double donne une image claire de la double identité. Une fillette voit une enfant-fée qui lui ressemble sans être elle-même, puis la disparition rend visible une faille intime. Le poème ne transforme pas cette rencontre en fable simple : le retour est refusé, et la perte ouvre le sens.
Sam’s Three Wishes semble le poème le plus narratif, et aussi le plus révélateur sur le dispositif entier. Sam Shore obtient des vœux, retrouve le temps perdu, récupère sa mère et son vieux Shag. Mais le temps revient malgré la victoire apparente. Le poème tient ensemble réconfort et retour du cours historique, si bien que le miracle ne se stabilise jamais. Ce motif de non-stabilisation reviendra jusqu’au titre.
Dans Down-adown-Derry, le ton se durcit. Sweet Annie Maroon suit la musique jusqu’à une maison d’eau pleine de coraux et de lanternes, puis la nuit referme. La présence de la fée de Doone reste réelle sans être intégrable ; les indices visuels ne permettent pas une sécurité durable. La dernière image du père qui appelle renverse la chanson en question de perte. Les poèmes féeriques gardent ainsi une force de menace discrète.
Le passage vers le bloc suivant est logique : l’enchantement n’a pas seulement ouvert une porte, il a appris au lecteur à en ressentir la fragilité.
Sorcelleries et witchcraft : le charme sous pression
Le groupe suivant place l’effet de seuil à l’intérieur même du quotidien. Les sorcières ne sont plus des figures purement merveilleuses : elles testent une capacité d’attention et d’appartenance.
I Saw Three Witches reste bref et incisif. Les figures volantes, coiffées et moqueuses, deviennent d’abord mouvementées puis abruptement végétales. La transformation rapide produit une inquiétude sans lourdeur de démonstration.
Bewitched pousse la logique plus loin. Un locuteur suit une « dame de sorcière » et se retrouve parmi des visages ordinaires à table, incapable de reprendre la normalité linguistique. L’effet est social : on revient parmi les siens, mais le pacte de familiarité est rompu. La hantise devient une condition relationnelle.
The Ride-By-Nights joue une autre tonalité : la course des balais, la lumière de croissant, les constellations et les sons composent une progression presque festive. Pourtant la danse aérienne reste encadrée par une inquiétante géométrie cosmique. Le poème garde la surprise par contraste.
Dans As Lucy Went A-Walking, une enfant traverse une séquence d’apparitions : neige, sorcière, fleurs impossibles, joyaux et oiseaux, puis le basculement de la fête vers l’hiver. Quand la formule de Noël s’impose, la scène revient au vide de la lande. L’inquiétude n’a pas besoin d’explication ; elle peut tenir au frottement entre vision et clôture.
Le bloc sorcellerie ne produit pas une peur spectaculaire ; il produit une pression stable qui transforme l’expérience du familier.
Le monde du rêve : écoute, solitude et présence invisible
Le dernier groupe abandonne en partie le dehors spectaculaire pour une perception plus interne. Beware! met en place un avertissement d’abord sonore. Le danger n’est pas surtout décrit ; il avance comme un rythme.
Some One est d’une économie minimale. Un coup frappé, une porte ouverte, des insectes et oiseaux qui restent, mais pas la présence attendue. De la Mare retire le soulagement de la résolution et confie au vide une fonction active : la pièce devient un laboratoire de l’écoute.
The Quiet Enemy procède par contraste inversé. Une nature très travaillée, presque idyllique, est traversée par une présence qui suit et attend. L’ennemi est patient, discret, et non spectaculaire. C’est cette forme qui donne au poème sa violence : il ne crie pas, il reste.
Mistletoe prolonge la méthode de l’indéterminé. Bougie, danseurs déjà partis, ombre et baiser non identifié composent un espace où la peur est en sous-texte, non en narration. Le poème ne propose pas la solution de l’intrigue, il exige une disponibilité à l’inachevé.
Dans ce groupe, le recueil quitte la logique de l’événement pour celle d’une écoute qui n’est jamais purement passive. Chaque poème interroge le rapport entre ce que la voix voit et ce que l’oreille retient.
Sonorité, forme et rôle des images de Dorothy P. Lathrop
La variété formelle est essentielle. De la Mare n’emploie pas une seule langue métrique : refrain, ligne brève, registre dialectal, catalogue, rythme de ballade, chant presque liturgique… mais chaque forme sert une fonction différente.
Dans Down-adown-Derry, la répétition agit comme attraction puis retrait. Dans Sam’s Three Wishes, les couplets construisent une apparente sécurité avant de la laisser céder. Dans The Ride-By-Nights, les noms d’étoiles et les rimes rapides donnent à la fuite des sorcières une amplitude démesurée. Dans Some One, la répétition resserre l’espace au point que le poème tient dans la pièce, sans la quitter.
Les illustrations de Dorothy P. Lathrop n’illustrent pas seulement les poèmes ; elles les placent dans un rythme de lecture. Les images donnent des pauses, des respirations, des angles de regard. Sur un recueil où beaucoup de pièces reposent sur les effets de perception, cet intervalle visuel devient déterminant.
Le contraste d’âges de lecture en est l’exemple le plus clair. La couverture d’un ouvrage pour jeunes lecteurs peut promettre une douceur uniforme ; de la Mare maintient au contraire un espace de trouble. Le recueil reste lisible aux enfants sans être réduit à une forme unique de réconfort.
Lecture, précautions et alternatives utiles
La meilleure entrée consiste à lire le recueil par seuils. La question essentielle n’est pas « que dit l’ensemble ? » mais « quel type de perception chaque section rend visible ? ». Le livre réussit précisément parce qu’il propose trois échelles différentes de présence fantastique.
Les forces sont la voix, la musique, et l’usage du quotidien : porte, chandelle, neige, lande, table de souper, fenêtre. Elles empêchent l’évasion purement décorative et maintiennent les textes dans un monde concret.
Les limites demandent une lecture patiente. Une lecture trop rapide donnera une impression de douceur uniforme ; elle masque les glissements entre sections. Le bloc des fées n’a pas la même logique que celui des sorcières, et celui-ci ne prépare pas mécaniquement le passage au monde de rêve.
Pour une comparaison plus large, The Princess and the Goblin sert de contrepoint utile : MacDonald organise une aventure continue, tandis que de la Mare privilégie la courte fulguration. Pour la veine enfantine voisine, A Child’s Garden of Verses reste une autre manière de travailler l’imagination et le quotidien.
Un repère de portée littéraire passe aussi par les poesie et théâtre et par les litterature-classique afin de situer Down-adown-Derry parmi d’autres dispositifs de merveilleux.
Conclusion : un recueil délicat avec un noyau d’inquiétude
Down-adown-Derry demeure utile parce qu’il refuse de faire de la poésie féerique un divertissement sans conséquence. Les trois parties déplacent la douceur vers la menace, puis vers une inquiétude plus intime. Le recueil n’explique pas ; il agit.
Le geste de de la Mare est de montrer que le merveilleux n’est pas un territoire paisible, mais une série de seuils qui modifient celui qui les traverse. C’est en gardant ce mouvement que la lecture garde sa force après la première lecture.